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ce que

son incapacité quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, encore bien qu'il n'ait pas le droit de prononcer sur les actions de ses maîtres, apprendra ce changement avec transport. C'est la Providence, je n'en doute pas, qui lui inspire elle-même ces dispositions, pour vous avertir que la république réclame cette résolution, et que le sort de l'état est en vos mains. »

Ce discours n'éprouva que de tiinides contradictions; cependant, la délibération dura huit jours. L'assemblée, ne se jugeant pas aussi sûre de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire croire, desirait que le Doge donnât lui-même sa démission. Il l'avait déja proposée deux fois, et on n'avait pas voulu l'accepter.

Aucune loi ne portait que le prince fût révocable: il était au contraire à vie; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs Doges déposés, prouvaient que des telles révolutions avaient toujours été le résultat d'un mouvement populaire.

Mais d'ailleurs, si le Doge pouvait être déposé, ce n'était pas assurément par un tribunal composé d'un petit nombre de membres, institué pour punir les crimes, et nullement investi du droit de révoquer

le corps souverain de l'état avait fait. Cependant, le tribunal arrêta que les six conseillers de la seigneurie, et les chefs du Conseil des Dix, se transporteraient auprès du Doge pour lui signifier, que l'excellentissime conseil avait jugé convenable qu'il abdiquát une dignité, dont son âge ne lui permettait plus de remplir les fonctions. On lui donnait 1500 ducats d'or pour son entretien et vingt-quatre heures pour se décider.'

Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité, que deux fois il avait voulu se démettre de sa charge; qu'au lieu de le lui perinettre, on avait exigé de lui le serment de ne plus réitérer cette demande; que la Providence avait prolongé ses jours pour l'éprouver et pour

l'affliger; que cependant on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un homme qui avait employé quatre-vingt-quatre ans au service de la république; qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie; mais que, pour sa dignité, il la tenait de la république entière, et qu'il se réservait de répondre sur ce sujet, quand la volonté générale se serait légalement manifestée.

Le lendemain, à l'heure indiquée, les conseillers et les chefs des Dix se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre réponse. Le conseil s'assembla sur-le-champ, lui envoya demander encore une fois

· Ce décret est rapporté textuellement dans la notice.

sa résolution, séance tenante, et, la réponse ayant été la même, on prononça que le Doge était relevé de son serment et déposé de sa dignité, on lui assignait une pension de 1500 ducats d'or, en lui enjoi. gnant de sortir du palais dans huit jours, sous peine de voir tous ses biens confisqués.'

Le lendemain, ce décret fut porté au Doge, et ce fut Jacques Loredan qui eut la eruelle joie de le lui présenter. Il répondit: «Si j'avais pu prévoir que ma vieillesse fût préjudiciable à l'état, le chef de la république ne se serait pas montré assez ingrat pour préférer sa dignité à la patrie; mais cette vie lui ayant été yule pendant tant d'années, je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier moment. Le décret est rendu, je m'y conformerai. » Après avoir parlé ainsi, il se dépouilla des marques de sa dignité, remit l'anneau ducal qui fut brisé en sa présence, et dès le jour suivant il quitta ce palais, qu'il avait habité pendant trente-cinq ans, accompagné de son frère, de ses parents, et de ses amis. Un secrétaire, qui se trouva sur le perron, l'invita à descendre par un escalier dérobé, afin d'éviter la foule du peuple, qui s'était rassemblé dans les cours, mais il s'y refusa, disant qu'il voulait descendre par où il était monté; et quand il fut au bas de l'escalier des Géants, il se retourna, appuyé sur sa béquille, vers le palais, en proférant ces paroles : « Mes services m'y avaient appelé, la malice de mes ennemis m'en fait sortir. ,

La foule qui s'ouvrait sur son passage, et qui avait peut-être desiré sa mort, était émue de respect et d'attendrissement. Rentré dans sa maison, il recommanda à sa famille d'oublier les injures de ses ennemis. Personne dans les divers corps de l'état ne se crut en droit de s'étonner qu'un prince inamovible eút été déposé sans qu'on lui reprochất rien; que l'état eût perdu son chef, à l'insu du sénat et du corps souverain lui-même. Le peuple seul laissa échapper quelques regrets: une proclamation du Conseil des Dix prescrivit le silence le plus absolu sur cette affaire, sous peine de mort.

Avant de donner un successeur à François Foscari, une nouvelle loi fut rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de lire, autrement qu'en présence de ses conseillers, les dépêches des ambassadeurs de la république, et les lettres des princes étrangers.

3

· La notice rapporte aussi ce décret.

On lit dans la notice ces propres mots : « Se fosse stato in loro potere volontieri lo avrebbero restituito.» 3 Hist. di Venezia, di Paolo Morosini, lib. 24.

Les électeurs entrèrent au conclave et nommèrent au dogat Paschal Malipier, le 30 octobre 1457. La cloche de Saint-Marc, qui annonçait à Venise son nouveau prince, vint frapper l'oreille de François Foscari; cette fois sa fermeté l'abandonna: il éprouva un tel saisissement, qu'il mourut le lendemain.'

La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs funèbres

que

s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité; mais lorsqu'on se présenta pour enlever ses restes, sa veuve, qui de son nom était Marine Nani, déclara qu'elle ne le souffrirait point; qu'on ne devait pas traiter en prince après sa mort celui que vivant on avait dépouillé de la couronne; et que, puisqu'il avait consumé ses biens au service de l'état, elle saurait consacrer sa dot à lui faire rendre les derniers honneurs." On ne tint aucun compte de cette résistance, et malgré les protestations de l'ancienne Dogaresse, le corps fut enlevé, revêtu des ornements ducaux, exposé en public, et les obsèques furent célébrées avec la pompe accoutumée. Le nouveau Doge assista au convoi en robe de sénateur.

La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard, ne fut pas toutà-fait stérile. Un an après, on osa dire que le Conseil des Dix avait outrepassé ses pouvoirs, et il lui fut défendu par une loi du grand conseil de s'ingérer à l'avenir de juger le prince, à moins que ce ne fût pour cause de félonie, 3

Un acte d'autorité tel que la déposition d'un Doge inamovible de sa nature, aurait pu exciter un soulèvement général, ou au moins occasioner une division dans une république autrement constituée que Venise. Mais depuis trois ans, il existait dans celle-ci une magistrature, ou plutôt une autorité, devant laquelle tout devait se taire.

· Hist. di Pietro Justiniani, lib. 8.
2 Hist. d'Egnatio, liv. 6, cap. 7.
3 Ce décret est du 25 octobre, 1458. La notice le rapporte.

Extrait de l'Histoire des Républiques Italiennes du moyen dye;

par J. C. L. SIMONDE DE SISMONDI. - Tome X.

Le Doge de Venise, qui avait prévenu par ce traité une guerre non moins dangereuse que celle qu'il avait terminée presque en méme temps par le traité de Lodi, était alors parvenu à une extrême vieillesse. François Foscari occupait cette première dignité de l'état dès le 15 avril 1423. Quoiqu'il fût déja âgé de plus de cinquante et un ans à l'époque de son élection, il était cependant le plus jeune des quarante et un électeurs. Il avait eu beaucoup de peine à parvenir au rang qu'il convoitait, et son élection avait été conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant plusieurs tours de scrutin ses amis les plus zélés s'étaient abstenus de lui donner leur suffrage, pour que les autres ne le considérassent pas comme un concurrent redoutable.' Le Conseil des Dix craignait son crédit parmi la noblesse pauvre, parcequ'il avait cherché à se la rendre favorable, tandis qu'il était procurateur de SaintMarc, en faisant employer plus de trente mille ducats à doter des jeunes filles de bonne maison, ou à établir de jeunes gentilshommes. On craignait encore sa nombreuse famille, car alors il était père de quatre enfants, et marié de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son goût pour la guerre. L'opinion que ses adversaires s'étaient formée de lui, fut vérifiée par les événements; pendant trente-quatre ans que Foscari fut à la tête de la république, elle ne cessa point de combattre. Si les hostilités étaient suspendues durant quelques mois, c'était pour recommencer bientôt avec plus de vigueur. Ce fut l'époque où Venise étendit son empire sur Brescia, Bergame, Ravenne et Crême; où elle fonda sa domination de Lombardie, et parut sans cesse sur le point d'asservir toute cette province. Profond, courageux, inébranlable, Foscari communiqua aux conseils son propre caractère, et ses

Marin SANUTO, Vite de' Duchi di Venezia, p. 967.

talents lui firent obtenir plus d'influence sur la république que n'en avaient exercé la plupart de ses prédécesseurs. Mais si son ambition avait eu pour but l'agrandissement de sa famille, elle fut cruellement trompée: trois de ses fils moururent dans les huit années qui suivirent son élection; le quatrième, Jacob, par lequel la maison Foscari s'est perpétuée, fut victime de la jalousie du Conseil des Dix, et empoisonda par ses malheurs les jours de son père.'

En effet, le Conseil des Dix, redoublant de défiance envers le chef de l'état, lorsqu'il le voyait plus fort par ses talents et sa popularité, veillait sans cesse sur Foscari, pour le punir de son crédit et de sa gloire. Au mois de février 1445, Michel Bevilacqua, Florentin, exilé à Venise, accusa en secret Jacques Foscari auprès des inquisiteurs d'état, d'avoir reçu du duc Philippe Visconti, des présents d'argent et de joyaux, par les mains des gens de sa maison. Telle était l'odieuse procédure adoptée à Venise, que, sur cette accusation secrète, le fils du Doge, du représentant de la majesté de la république, fut mis à la torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu des charges portées contre lui; il fut relégué pour le reste de ses jours à Napoli de Romanie, avec obligation de se présenter chaque matin au commandant de la place.” Cependant, le vaisseau qui le portait ayant touché à Trieste, Jacob, grièvement malade des suites de la torture, et plus encore de l'humiliation qu'il avait éprouvée, demanda en grace au Conseil des Dix de n'être pas envoyé plus loin. Il obtint cette faveur, par une délibération du 28 décembre 1446; il fut rappelé à Trévise, et il eut la liberté d'habiter tout le Trévisan indifféremment.”

Il vivait en paix à Trévise; et la fille de Léonard Contarini, qu'il avait épousée le 10 février 1441, était venue le joindre dans son exil, lorsque, le 5 novembre 1450, Almoro Donato, chef du Conseil des Dix, fut assassiné. Les deux autres inquisiteurs d'état, Triadano Gritti et Antonio Venieri, portèrent leurs soupçons sur Jacob Foscari, parcequ'un doinestique à lui, nommé Olivier, avait été vu ce soir-là même à Venise, et avait des premiers donné la nouvelle de cet assassinat. Olivier fut mis à la torture, mais il nia jusqu'à la fin, avec un courage inebranlable, le crime dont on l'accusait, quoique ses juges eussent la barbarie de lui faire donner jusqu'à quatre-vingts tours d'estrapade. Cependant, comme Jacob Foscari avait de puissants motifs d'inimitié contre le

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Marin Sanuto, p. 968. 2 Ibid. p. 968. 3 Ibid. p. 1123.

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