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La Sculpture est assise. On la voit de face, la tête coiffée à la romaine, le regard assuré, le bras droit retourné, et le dos de la main appuyé sur la hanche; l'autre bras posé sur la selle à modeler, l'ébauchoir à la main. Il y a sur la selle un buste commencé.

Pourquoi ce caractère de majesté? Pourquoi ce bras sur la hanche? Cette attitude d'atelier cadre-t-elle bien avec l'air de noblesse? Supprimez la selle, l'ébauchoir et le buste; et vous prendrez la figure symbolique d'un art pour une impératrice. Mais elle impose. D'accord. Mais ce bras retourné et ce poignet appuyé sur la hanche donne de la noblesse, et marque le repos. Donne de la noblesse, si vous voulez. Marque le repos, certainement. - Mais, cent fois le jour, l'artiste prend cette position, soit que la lassitude suspende son travail, soit qu'il s'en éloigne pour en juger l'effet. Ce que vous dites, je l'ai vu. Que s'ensuit-il? en est-il moins vrai que tout symbole doit avoir un caractère propre et distinctif? que si vous approuvez cette Sculpture impératrice, vous blâmerez du moins cette Peinture bourgeoise, qui lui fait pendant? Cette première est de bonne couleur. Peut-être un peu sale. Très-bien drapée, d'une grande correction de dessin, d'un assez bon effet. Passons, passons; mais n'oublions pas que l'artiste qui traite ces sortes de sujets s'en tient à l'imitation de Nature ou se jette dans l'emblème, et que ce dernier parti lui impose la nécessité de trouver une expression de génie, une physionomie unique, originale et d'état, l'image énergique et forte d'une qualité individuelle. Voyez cette foule d'esprits incoercibles et véloces sortis de la tête de Bouchardon et accourant à la voix d'Ulysse qui évoque l'ombre de Tirésias1; voyez ces Naiades abandonnées, molles et fluantes de Jean Goujon. Les eaux de la fontaine des Innocents ne coulent pas mieux. Les symboles serpentent comme elles. Voyez un certain amour de Van Dyck. C'est un enfant; mais quel enfant! c'est le maître des hommes; c'est le maître des dieux. On dirait qu'il brave le ciel et qu'il menace la terre. C'est le quos ego du poëte, rendu pour la première fois.

Et puis, je vous le demande, n'aimeriez-vous pas mieux

1. Cet exemple, que Diderot a déjà cité et qu'il citera encore, est un dessin.

cette tête coiffée d'humeur, sa draperie lâche et moins arrangée, et son regard attaché sur le buste?

La Peinture de Michel est assise devant son chevalet; on la voit de profil. Elle a la palette et le pinceau à la main. Elle travaille; elle est commune d'expression. Rien de cette chaleur du génie qui crée. Elle est grise; elle est fade; la touche en est molle, molle, molle.

Après ces deux morceaux viennent des portraits sans nombre, à les compter tous; quelques portraits, à ne compter que les bons.

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Celui du Cardinal de Choiseul est sage, ressemblant, bien assis, bien de chair; on ne saurait mieux posé ni mieux habillé ; c'est la nature et la vérité même. Ce sont ces vêtements-là qui n'ont pas été mannequinés. Plus on a de goût et de vrai goût, plus on regarde ce cardinal. Il rappelle ces cardinaux et ces papes de Jules Romain, de Raphaël et de Van Dyck, qu'on voit dans les premières pièces du Palais-Royal. Sa fourrure n'est pas autrement chez le fourreur.

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3. L'ABBÉ DE BRETEUIL.

L'Abbé de Breteuil tout aussi ressemblant, plus éclatant de couleur mais moins vigoureux, moins sage, moins harmonieux. Du reste, l'air facile et dégagé d'un abbé grand seigneur et paillard.

8. M. DIDEROT 3.

Moi. J'aime Michel; mais j'aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant; il peut dire à ceux qui ne le reconnaissent pas, comme le jardinier de l'opéra-comique : « C'est qu'il ne m'a jamais vu sans perruque. » Très-vivant; c'est sa douceur, avec sa vivacité; mais trop jeune, tête trop petite, joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur; rien de la sagesse de couleur du Cardinal de Choiseul; et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre litté

1. N° 2.

2. Se voient aujourd'hui au Musée. (BR.)

3. Gravé in-folio par Henriquez et reproduit en couleur par Alix. Ce tableau est conservé dans la famille de Vandeul.

rateur, si le receveur de la capitation vient à l'imposer sur sa robe de chambre 1. L'écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu'il est possible, quand on a voulu la couleur brillante et qu'on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche qui n'est pas dessinée. On le voit de face; il a la tête nue; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l'air d'une vieille coquette qui fait encore l'aimable; la position d'un secrétaire d'État et non d'un philosophe. La fausseté du premier moment a influé sur tout le reste. C'est cette folle de madame Van Loo qui venait jaser avec lui, tandis qu'on le peignait, qui lui a donné cet air-là, et qui a tout gâté. Si elle s'était mise à son clavecin, et qu'elle eût préludé ou chanté,

Non ha ragione, ingrato,

Un core abbandonato,

ou quelque autre morceau du même genre, le philosophe sensible eût pris un tout autre caractère; et le portrait s'en serait ressenti. Ou mieux encore, il fallait le laisser seul, et l'abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entr'ouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête, fortement occupée, se serait peint sur son visage; et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez à jamais un témoignage précieux de l'amitié d'un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petitsenfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là? Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand front, des yeux très-vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. Sans l'exagération de tous les traits dans la gravure

1. Sans doute celle dont il est question dans les Regrets sur ma vieille robe de chambre, t. IV. La date paraît concorder avec celle du don fait par Mme Geoffrin au philosophe.

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qu'on a faite d'après le crayon de Greuze 1, je serais infiniment mieux. J'ai un masque qui trompe l'artiste; soit qu'il y ait trop de choses fondues ensemble; soit que, les impressions de mon âme se succédant très-rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l'œil du peintre ne me retrouvant pas le même d'un instant à l'autre, sa tâche devienne beaucoup plus difficile qu'il ne la croyait. Je n'ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garand 2, qui m'attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garand, me voit. Ecco il vero Pulcinella 3. M. Grimm l'a fait graver ; mais il ne le communique pas. Il attend toujours une inscription qu'il n'aura que quand j'aurai produit quelque chose qui m'immortalise. Et quand l'aura-t-il ? Quand? demain peut-être ; et qui sait ce que je puis? Je n'ai pas la conscience d'avoir encore employé la moitié de mes forces. Jusqu'à présent je n'ai que baguenaudé. J'oubliais parmi les bons portraits de moi, le buste de mademoiselle Collot, surtout le dernier, qui

1. Ce profil de Greuze au pastel, qui appartient aujourd'hui à M. Walferdin, a été fort souvent gravé. Diderot veut parler ici de la gravure qu'en a faite SaintAubin en 1766.

2. Garand était membre de l'Académie de Saint-Luc. Le portrait qu'il a fait de Diderot a été gravé par Chenu. C'est celui qui est reproduit dans notre édition. Peut-être faut-il souscrire au jugement que porte Diderot sur son talent comme peintre, mais il y a de lui quelques eaux-fortes, entre autres les portraits de l'abbé de Lattaignant, de Marivaux, etc., qui prouvent qu'il n'était point maladroit dans ce genre. Quand il ne gravait pas lui-même, c'était Chenu qui gravait d'après lui. 3. Allusion à une anecdote souvent citée depuis que Diderot l'a rapportée dans ses Lettres à Mile Voland: anecdote où un moine vénitien, pour détourner les badauds amassés autour d'un polichinelle, leur crie en leur montrant le crucifix : « Le polichinelle qui vous rassemble n'est qu'un sot, le seul, le vrai polichinelle, le voilà!» 4. Il n'y eut jamais d'inscription ajoutée à ce portrait. L'exemplaire qu'en possède M. Walferdin en porte cependant une, mais manuscrite, ainsi conçue :

Il eut de grands amis et quelques bas jaloux.
Le soleil plaît à l'aigle et blesse les hiboux.

Par le La Fontaine du XVIe siècle.

Cette signature énigmatique peut désigner l'abbé Le Monnier; mais on ne saurait l'affirmer. Entre autres inscriptions proposées, en voici une tirée de la Décade philosophique, et signée Boulard :

Romancier, philosophe, enthousiaste et fin,

Diderot égala Bacon et l'Arétin.

5. Le premier est à l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Nous renvoyons, pour les autres portraits de Diderot, à la notice iconographique qui accompagnera notre édition.

appartient à M. Grimm, mon ami. Il est bien, il est très-bien; il a pris chez lui la place d'un autre, que son maître M. Falconet avait fait, et qui n'était pas bien. Lorsque Falconet eut vu le buste de son élève, il prit un marteau, et cassa le sien devant elle. Cela est franc et courageux. Ce buste en tombant en morceaux sous le coup de l'artiste, mit à découvert deux belles oreilles qui s'étaient conservées entières sous une indigne perruque dont madame Geoffrin m'avait fait affubler après coup. M. Grimm n'avait jamais pu pardonner cette perruque à madame Geoffrin. Dieu merci, les voilà réconciliés; et ce Falconet, cet artiste si peu jaloux de la réputation dans l'avenir, ce contempteur si déterminé de l'immortalité, cet homme si disrespectueux de la postérité, délivré du souci de lui transmettre un mauvais buste. Je dirai cependant de ce mauvais buste, qu'on y voyait les traces d'une peine d'âme secrète dont j'étais dévoré, lorsque l'artiste le fit. Comment se fait-il que l'artiste manque les traits grossiers d'une physionomie qu'il a sous les yeux, et fasse passer sur sa toile ou sur sa terre glaise les sentiments secrets, les impressions cachées au fond d'une âme qu'il ignore? La Tour avait fait le portrait d'un ami. On dit à cet ami qu'on lui avait donné un teint brun qu'il n'avait pas. L'ouvrage est rapporté dans l'atelier de l'artiste, et le jour pris pour le retoucher. L'ami arrive à l'heure marquée. L'artiste prend ses crayons. Il travaille, il gâte tout; il s'écrie: « J'ai tout gâté. Vous avez l'air d'un homme qui lutte contre le sommeil; » et c'était en effet l'action de son modèle, qui avait passé la nuit à côté d'un parente indisposée.

4. MADAME LA PRINCESSE DE CHIMAY.

5. M. LE CHEVALIER DE FITZ-JAMES, SON FRÈRE.

Vous êtes mauvais, parfaitement mauvais; vous êtes plats, mais parfaitement plats; au garde-meuble! Point de nuances, point de passages, nulles teintes dans les chairs. Princesse, dites-moi, ne sentez-vous pas combien ce rideau que vous tirez est lourd? Il est difficile de dire lequel du frère et de la sœur est le plus raide et le plus froid.

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