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intéressante du Caucase, où personne n'avait pénétré avant nous; mais nous avons même été assez heureux pour monter sur l'Elbroutz, dont la hauteur surpasse de 1,000 pieds celle du Mont-Blanc, et que les habitans du pays même croyaient jusqu'ici inaccessible.

Quelques voyageurs, qui ont recueilli des renseignemens sur les approches de l'Elbroutz, ont prétendu qu'il était entouré de marais. Le général Emmanouel, en poursuivant ses victoires sur les Caratchaï, peuplade Tcherquesse, dont les habitations approchent le plus l'Elbroutz, s'était convaincu de la fausseté de cette assertion, et il conçut aussitôt le projet de visiter ces endroits, accompagné de quelques savans, pour examiner la constitution géologique, entièrement inconnue, de ces montagnes, et déterminer la hauteur de l'Elbroutz, s'il était possible d'y monter. L'Académie de Saint-Pétersbourg, à laquelle le général s'adressa à cet effet, saisit avec empressement cette brillante occasion de reculer les bornes de nos connaissances géographiques et physiques, et me chargea de la direction des travaux, en m'associant M. Zenz pour les observations physiques, M. Menetrier-pour la zoologie, et M. Meyer de Dorpat pour la botanique. Après nous être rendus aux eaux minérales de Koustantinogorsk, que le général nous avait indiquées comme point de départ, nous montâmes à cheval le 8 juillet, après midi. Quoique la plupart des peuplades Tcherquesses, qui habitent le Caucase, soient maintenant soumises au sceptre russe, on ne peut pénétrer dans ces montagnes sans une bonne escorte. Notre convoi était composé de six cents hommes d'infanterie et trois cent cinquante Cosaques, deux canons, six chameaux pour transporter nos tentes; plusieurs voitures à deux roues, attelées de boeufs, nous suivaient. Après avoir fait quelques lieues, on chercha une place où il y eût de l'eau, du bois et un bon pâturage pour les chevaux ; on établit le camp, on plaça des vedettes sur les hauteurs d'alentour, et on se coucha sur le gazon. Nous avons mené cette vie nomade durant un mois entier. Pendant tout ce temps, nous n'avons vu aucune habitation, aucun champ cultivé nos guides Teherquesses, malgré l'assu

rance réitérée de nos intentions pacifiques, choisirent toujours des routes qui ne touchaient pas à leurs demeures. Ce n'est que vers la fin de notre tournée, que nous avons vu quelques troupeaux de brebis, qui sont, après les chevaux, la principale richesse de ces peuplades.

Après douze jours de marche et après bien des détours, nous arrivâmes au pied de l'Elbroutz, et nous établîmes notre camp sur les rives de la Malka, qui prend sa source au pied de l'Elbroutz même. Le lendemain, le 21 juillet (nouveau style), le général monta sur une des élévations qui environnaient notre camp, afin de reconnaître la route que nous devions prendre, pour arriver, s'il était possible, sur le sommet de la montagne. Aussitôt qu'il fut revenu, il assembla autour de lui les Cosaques et les Tcherquesses qui devaient nous accompagner; il promit des récompenses considérables à celui d'entre eux qui atteindrait le premier le sommet. Nous nous mîmes en route à dix heures du matin. Après avoir traversé le Malka, nous nous vîmes déjà obligés de renvoyer nos chevaux; car nous marchâmes sur un amas de rochers, de sorte qu'on ne pouvait avancer qu'à pied, en grimpant et en sautant de bloc en bloc. Les fantassins et les Cosaques, qui formaient notre convoi, furent chargés de nos effets et d'un peu de bois pour nous chauffer pendant la nuit; après six heures de marche, c'est-à-dire, quatre heures, nous arrivâmes enfin à la limite des neiges.

La chaîne centrale du Caucase est entièrement formée de porphyre. Figurez-vous un plateau de 8 à 10,000 pieds d'élévation, allongé dans la direction de l'est à l'ouest, déchiré dans toutes les sens par des vallées étroites et profondes, traversé au milieu et selon sa longueur par une crête de rochers escarpés qui présentent un aspect pittoresque et dont les sommets sont couverts d'une neige éternelle; formez sur cette crête, à peu près sur la moitié de sa longueur, une excavation très-large et peu profonde, dont le milieu soit occupé par un cône, qu'on croirait entièrement composé de neige, si l'on ne voyait pas, par-ci par-là, paraître à nu le roc qu'elle

recouvre c'est l'Elbroutz, dont la hauteur surpasse de 3 à 4,000 pieds celle de toutes les montagnes environnantes. Nous passâmes la nuit au pied de ce cône, dans un petit foud, abrité par des blocs énormes de porphyre noir à taches blanches, au milieu duquel il s'était formé un petit amas d'eau de neige; pas une trace de verdure; à peine quelques lichens tapissent les rochers.

Le lendemain matin, le 22 juillet, nous nous levâmes à trois heures. Le thermomètre était tombé jusqu'au point de la congélation; le ciel était parfaitement clair, ce qui paraît arriver fort rarement dans ces contrées; car, pendant tout notre voyage, nous avons vu la chaîne centrale presque constamment couverte de nuages. Après avoir marché un quart d'heure, nous nous trouvâmes sur la neige. Au commencement, la pente n'était pas très-rapide, et nous avançâmes avec facilité, nous aidant de temps en temps de nos bâtons ferrés; mais bientôt la montée devint si difficile, que nous fumes obligés de pratiquer des gradins dans la neige qui était encore assez ferme pour nous porter.

Les phénomènes qui frappent l'imagination du voyageur dans ces hautes régions, sont trop connus pour que j'aie besoin de vous en retracer ici le tableau ; d'ailleurs, dans un premier essai où l'on ne sait pas d'avance si l'on atteindra le sommet et si l'on pourra s'y arrêter quelques heures, on n'emporte pas beaucoup d'instrumens avec soi. Nous n'étions munis que d'un baromètre, d'un thermomètre, et d'un appareil pour l'intensité des forces magnétiques terrestres, dont nous n'avons pas pu nous servir. Tous ceux qui se sont élevés à de grandes hauteurs savent combien la lassitude qu'on éprouve est accablante, à cause de la ténuité de l'air : il faut se reposer presqu'à chaque pas; nos yeux s'enflammaient, nos figures et nos lèvres étaient brûlantes : il a fallu, après notre retour, plusieurs jours pour nous remettre. Il est vrai que nous fûmes amplement récompensés par la vue de la vallée, lorsque le soleil eut dissipé les nuages qui la couvrait le matin, et par l'aspect d'un ciel pur et d'une couleur bleue foncée.

Vers le sommet, l'Elbroutz présente une série de rochers nus, formant une espèce d'escalier qui en facilite beaucoup la montée. MM. Menetrier, Meyer, Bernadazzi (architecte, demeurant actuellement aux eaux minérales, qui nous a accompagnés dans toutes nos courses ), et moi, nous nous sentimes tellement épuisés de fatigue, que nous résolûmes de nous reposer pendant quelques heures, pour reprendre notre marche avec de nouvelles forces; mais, en attendant, la neige se ramollit tellement par la chaleur du soleil, dont les rayons dardaient perpendiculairement sur sa surface, qu'en différant notre retour, nous aurions risqué de nous précipiter dans les abimes que la neige gelée recouvrait seulement comme un pont léger. M. Zenz, qui avait continué sa marche sans s'arrêter, atteignit le dernier échelon des rochers dont je viens de vous parler. Il ne se vit séparé du sommet que par un intervalle de neige; les mêmes raisons qui nous déterminèrent à retourner, l'empèchèrent également d'avancer et de quinze à vingt personnes (en comptant les Cosaques et les Tcherquesses qui nous accompagaient ) qui avaient tenté de monter, il n'y en eut qu'une seule qui atteiguit le sommet: ce fut un Tcherquesse (cirassien), nommé Krillar, qui s'y était pris de meilleure heure, et qui avait mieux profité de la gelée du matin.

Nos Tcherquesses, qui nous avaient conseillé de retourner, avaient dit la vérité : la descente fut très-difficile ; nous enfonçâmes à chaque pas; il fallut s'avancer avec la plus grande précaution, et choisir les endroits où la neige était encore assez ferme pour nous porter; nous risquàmes à chaque moment d'être ensevelis. A sept heures du soir, nous arrivâmes, par un chemin plus court que celui de la veille, à notre camp sur la rive de la Malka. M. Zenz, qui s'était chargé des observations barométriques et thermométriques, a trouvé les hauteurs sui

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En comparant par une bonne lunette à micromètre l'élévation du sommet situé au-dessus de la station de M. Zenz à celle de cette dernière station au-dessus de la première station des rochers, nous avons évalué la première à 600 pieds, de sorte que l'élévation totale de l'Elbroutz peut être fixée à 15,400 pieds. La température de l'air était, à la limite des neiges, de 9o,6 R.; à la station de M. Zenz, de 1o5, tandis qu'elle était, aux eaux mînérales, à l'heure de la première observation, de 23°, et à l'heure de la seconde, de 24° R. La première de ces observations donne 680 pieds de différence de niveau pour chaque degré octogésimal; la seconde, 630 seulement.

Un des résultats les plus intéressans que nous croyons avoir obtenus pendant notre voyage, est relatif au décroissement de l'intensité du magnétisme terrestre selon la hauteur. Des observations très-exactes, faites avec une aiguille aux variations diurnes de Gambey, nous ont donné un décroissement de o",01 sur 24" pour chaque mille pieds d'élévation. Le résultat s'accorde avec celui que M. Gay-Lussac a obtenu dans son ascension aérostatique; car, en supposant que la durée d'une oscillation n'ait pas diminué (comme effectivement M. Gay-Lussac l'a observé) malgré la différence de 40° qu'il y avait entre les températures des deux stations (si je me rappelle bien le nombre), on est forcé d'admettre que le décroissement de l'intensité en raison de la hauteur, doit avoir été, dans cette expérience, égal à l'accroissement de l'intensité en raison de la diminution de température. Mais l'accroissement de la durée d'une oscillation qui s'exécute en 24′′, est égal, selon mes observations, à o"oo34 pour chaque degré octogésimal, ou à o"136 pour 40°; ce résultat est trop faible si l'aiguille de M. Gay-Lussac n'était pas si bien trempée que la mienne; c'est l'accroissement de la durée d'une oscillation pour 18,000 pieds, hauteur à laquelle MM. Gay-Lussac et Biot se sont élevés; ce qui donne près de o"008 pour mille pieds. Je vérifierai encore mes calculs aussitôt que je serai arrivé. Ce résultat est d'autant plus remarquable, qu'il est incompatible avec l'hypothèse d'un noyau magnétique au centre de la terre :

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