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son propre style, autant que l'état de sa langue, encore informe, pouvoit le permettre, la délicatesse exquise et la naïveté charmante de son modèle; mais son exemple n'étoit que le premier signal du bon goût; il avoit ouvert la voie, mais il falloit s'essayer à marcher sur ses traces; il falloit, en l'imitant, continuer à polir l'instrument dont il avoit fait un usage si heureux, et dont il avoit montré les ressources: les esprits les plus distingués eux-mêmes n'étoient point supérieurs à cette tâche. Il ne faut point s'étonner de voir César faire pour sa langue, avec plus de bonheur et de succès, ce que les Vaugelas et les Patru firent pour la nôtre ce grand homme ne trouvoit pas indigne de lui de travailler à la fixer; et peut-être a-t-il voulu donner, dans ses Commentaires, un exemple plus particulier de la pureté à laquelle elle pouvoit atteindre, comme il avoit fait voir précédemment, dans le barreau et à la tribune, conjointement avec Cicéron, tout ce qu'une élégance vive, animée, sublime, pouvoit y trouver de moyens et de richesses. Mais quand une langue n'existe plus, la postérité n'apprécie que difficilement le mérite des auteurs qui ont plus spécialement recherché l'espèce de grâce attachée à la correction et à la pureté, tandis qu'elle sent toujours vivement les grands traits des écrivains qui se sont élevés à d'autres genres de beautés.

Un critique, d'ailleurs judicieux, a donc eu tort d'avancer, dans le Mercure de France, que l'élégance du style de César est sans doute une des causes du peu de traductions françaises de ses Commentaires : comme si le mérite d'un chef-d'œuvre suffisoit pour effrayer les traducteurs; comme si les Salluste, les Tite-Live, les Tacite, les Virgile, les Horace, les Térence, aussi difficiles, je crois, à traduire que

César, n'avoient pas rencontré une foule d'audacieux, qui d'un œil insolent ont mesuré leur hauteur, et se sont crus capables d'y atteindre!

Le peu de gloire attaché à la traduction d'un ouvrage qui ne présente pas beaucoup de difficultés pour le sens, et dont les beautés délicates échappent à la plupart des lecteurs qui les méconnoissent, est l'unique motif qui en a détourné les traducteurs. Il est honorable pour M. de Boutidoux de n'avoir pas été arrêté par cette considération. On voit qu'il a eu pour but l'intérêt de l'utilité publique, plutôt que celui de son amour-propre ; et sa traduction doit être envisagée sous le même point de vue qui la lui a fait entreprendre : il faut la considérer moins comme un ouvrage de goût, que comme un livre d'érudition.

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Le nouveau traducteur n'a pas eu à lutter avec beaucoup de rivaux dans cette carrière: on ne connoissoit que la version de d'Ablancourt, revue par M. de Wailly le père. La réputation de Perrot d'Ablancourt avoit jeté un très-grand éclat dans la première moitié du dix-septième siècle ; c'est un des écrivains qui, avec Balzac, Voiture, Vaugelas et Patru, contribuèrent les premiers à donner quelque forme à notre prose, et qu'on ne lit plus aujourd'hui, M. de Wailly corrigea plus de six mille endroits de sa traduction, sans l'élever pour cela à un très-haut degré de mérite: le reviseur, très-bon grammairien, écrivain laborieux et exact, n'avoit point dans la touche assez de vigueur et d'éclat pour ranimer la copie froide et languissante du traducteur. Quelque temps avant la révolution, il parut une autre traduction des Commentaires, par M. Turpin de Grissé, auquel M. de Boutidoux n'a pas cru devoir fairo. l'honneur de le nommer dans sa préface, quoique la

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traduction de M. Turpin, ou du moins la forme de son ouvrage, se rapproche assez de celle qu'on a donnée à la nouvelle traduction. Le livre de M. Turpin est en trois volumes in-8°., et contient, comme celui de M. de Boutidoux, des éclaircissemens sur les différentes matières, des notes détaillées, qui présentent une instruction politique et militaire ; mais il ne paroît pas que cet ouvrage ait fait fortune. M. de Boutidoux ne peut donc pas se glorifier beaucoup de la victoire qu'il remporte sur des rivaux si nombreux et si foibles; il suffit qu'il ait fait, sur les Commentaires d'e César, l'ouvrage le moins défectueux que nous ayons eu jusqu'à présent,

Ce qui en constitue principalement le mérite, ce sont les recherches exactes, les notes savantes dont il a environné sa traduction; on peut la regarder comme une histoire complète de la vie de César et comme le meilleur commentaire des Commentaires de ce grand homme. Je ne sais cependant, tout en reconnoissant l'utilité de l'ouvrage de M. de Boutidoux, si l'espèce de diffusion qui y règne est d'un bon exemple : nous verrions bientôt une multitude prodigieuse de volumes s'amasser et s'entasser sur quelques pages de l'antiquité, si tous les traducteurs se piquoient d'éclaircir en détail, et par de longs développemens, les auteurs qu'ils entreprennent d'interpréter; c'est la première pensée qui vient à l'esprit lorsqu'on jette les yeux sur cette traduction, en cinq volumes in-8°., d'un ouvrage assez court en lui-même ; il est certain qu'il y a très-peu de livres qui ne supposent une instruction préliminaire, et que si on vouloit lire les Commentaires de César sans avoir aucune connoissance de l'histoire romaine, ni aucune idée des différens peuples dont l'histoire se rallie à celle des Romains,

fort peu

on courroit grand risque de n'y entendre que de choses et c'est de là que vient l'ennui que la lecture de tant d'excellens ouvrages cause à des personnes qui, n'étant pas suffisamment instruites, et manquant pour ainsi dire des données nécessaires pour s'y intér resser , les rejettent loin d'elles avec dépit, sans s'apercevoir que la source de l'ennui qu'elles éprouvent est en elles-mêmes, et non pas dans le livre qui leur paroît si fastidieux. Mais tout traducteur des ouvrages de l'antiquité doit supposer que ses lecteurs ne sont pas absolument ignorans ; la supposition contraire n'est permise qu'aux faiseurs de romans; et d'ailleurs, il n'est pas bien certain que celui qui auroit attendu les notes de M. de Boutidoux pour essayer de lire les Commentaires de César, les lût en effet avec plus d'intérêt; car l'instruction qui nous éclaire véritablement, n'est pas celle que nous venons immédiatement d'acquérir , mais celle avec laquelle nous sommes dès long-temps familiarisés.

Quoi qu'il en soit, on ne peut que louer les intentions de l'auteur, et son travail en lui-même : tout est également soigné, et les notes et la traduction ; mais le soin et l'exactitude ne suppléent point toujours d'autres qualités. Quoiqu'en général le style de M. de Boutidoux soit assez correct, on voit traducteur n'a pas un goût très-sûr, il lui échappe des expressions qu'assurément César n'auroit pas employées s'il eût écrit en français : cet écrivain, si noble dans sa simplicité, n'auroit pas dit un joli vent, pour exprimer ce qu'il a rendu en latin par lenis ventus ; il ne se fût pas

servi du mot de couchette dans ce cas-ci : « Les » arbres servent à l'élan de couchette; » arbores sunt pro cubilibus. Le désir de la précision fait quelquefois aussi tomber le traducteur dans des espèces de faux

que ce

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sens : « Plusieurs préférèrent d'abandonner leurs bou» cliers, et de combattre nus ». Le latin dit, il est vrai, nudo corpore; mais est-on nu pour avoir abandonné son bouclier ? La langue est cruellement violée dans quelques endroits ; par exemple, dans cette phrase : « Epuisés de leur course, ils étoient en butte » à nos javelots, qui les plongeoient. » Le verbe plonger ne se construit

pas

ainsi. De ces trois espèces de fautes, dont je pourrois citer un certain nombre d'exemples, la première est celle où M. de Boutidoux est tombé le plus fréquemment. Il entend presque toujours bien son auteur, il observe d'ordinaire la grammaire de notre langue ; mais il emploie assez souvent des expressions qui choquent le goût : c'est un grand tort, sur-tout lorsqu'on traduit un ouvrage dont la pureté du goût est, sous le rapport littéraire, le principal mérite, et un écrivain qui se piquoit très-spécialement de la plus exquise délicatesse dans le style et dans le langage.

Y.

VIII.

Les Livres de Cicéron de la Vieillesse, de l'Amitie,

les Paradoxes, le Songe de Scipion, Lettre politique à Quintus ; traduits par M. DE BARETT.

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QUI

UELQU'ADMIRATION que méritent les discours de Cicéron, les gens de goût estiment encore plus en lui le philosophe que l'orateur. On aperçoit quelques taches au milieu des beautés qui brillent dans ses discours : de son temps même on y désiroit plus de nerf et de précision ; on lui reprochoit un styla

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