Billeder på siden
PDF
ePub

TANCREDE.

LXV.

Opinion singulière de CONDORCET.

ON est quelquefois étonné que nos poètes drama

tiques n'aient pas tiré un plus grand parti de notre ancienne chevalerie: il semble que ces guerriers si intrépides, si fiers, si galans, si généreux, pouvoient figurer dans nos tragédies, aussi heureusement du moins que les anciens héros de la fable. L'expérience a prouvé le contraire : les mœurs des chevaliers sont intéressantes; mais il faut les adapter à un sujet, les faire rentrer dans une action; ce qui est très-difficile, quand on ne veut pas se jeter dans les aventures romanesques. Peu de chevaliers ont joué un assez grand rôle dans le monde, pour qu'ils puissent être les héros d'une tragédie : le Cid même n'est regardé que comme une tragi-comédie. Le seul chevalier aussi illustre que les rois dans l'Histoire, c'est Bayard; et du Belloy l'a présenté avec succès dans un ouvrage fondé tout entier sur la chevalerie, et qui, dans son ensemble, vaut mieux que Tancrède. La pièce de du Belloy a surtout l'avantage d'offrir des noms connus, des noms célèbres dans notre histoire. Personne ne sait ce que c'est que ce Tancrède et cette Aménaïde.Le Bayard de du Belloy présente des événemens importans, capables de fixer l'attention: on ne voit dans Tancrède que des folies amoureuses ; une héroïne en délire, un héros qui se fait tuer pour une femme qu'il méprise.

Aménaide refuse le secours que lui offre Orbassan, et se dévoue à la mort :

Je suis de votre loi la dureté barbare,

Celle de mes tyrans, la mort qu'on me prépare;
Je ne me vante point du fastueux effort
De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort :
Je regrette la vie, elle dût m'être chère;

Je pleure mon destin, je gémis sur mon père.

9

On a voulu trouver de la ressemblance entre ces sentimens et ceux d'Iphigénie, sur le point d'être immolée, qui dit à son père :

D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis
Que j'acceptois l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente.

L'auteur des notes sur les tragédies de Voltaire, que l'on dit être M. Condorcet, fait à ce sujet les réflexions suivantes :

<< Cette résignation paroit exagérée. Le sentiment d'Aménaïde est plus vrai et aussi touchant; mais, dans cette comparaison, ce n'est point Racine qui est inférieur à Voltaire, c'est l'art qui a fait des progrès. Pour rendre les vertus dramatiques plus imposantes, on les a d'abord exagérées ; mais le comble de l'art est de les rendre à-la-fois naturelles et héroïques : cette perfection ne pouvoit être que le fruit du temps, de l'étude des grands modèles, et surtout de l'étude de leurs fautes >>.

Cette note est si étrange, si extraordinaire, qu'il faudroit un volume pour relever tout ce qu'il y a de faux et d'erroné dans un si petit nombre de lignes : elle renferme le bréviaire, ou plutôt le catéchisme de l'école voltairienne sur la poésie dramatique. Le secret de cette école, le mystère auquel on a soin d'initier tous les prosélytes, consiste à mettre Voltaire au-dessus de Racine, sans que cela paroisse,

[ocr errors]
[ocr errors]

sans trop scandaliser les foibles. Quelques enfans perdus, comme Saint-Lambert, qui avoient plus d'audace que de politique, plus de fanatisme que de raison, ont tranché très-étourdiment sur cette supériorité ils ont proclamé Voltaire

:

Vainqueur des deux rivaux qui partagent la scène.

M. de La Harpe y a mis un peu plus de discrétion ; et après avoir rabaissé Corneille, au point de ne lui accorder que de beaux morceaux, et pas une seule tragédie, il a très-adroitement insinué que Voltaire avoit été plus loin que Racine; et c'étoit lui donner la victoire sur les deux maîtres de notre scène. M. Condorcet procède encore plus finement; à l'aide d'une distinction philosophique, qui vaut, pour le moins une distinction jésuitique, il sépare Racine de ses Ouvrages. Il n'a garde de dire que Racine est inférieur à Voltaire; il n'oseroit en apparence proférer un tel blaspheme; mais il avance que depuis Racine, l'art a fait beaucoup de progrès. Ce n'est donc pas Voltaire qui vaut mieux que Racine; ce sont les tragédies de Racine qui sont inférieures à celles de Voltaire, parce que du temps de Racine, l'art n'étoit pas assez bien connu ; parce que, depuis ce grand homme, les lumières ont fait un progrès étonnant. On reconnoît-là la doctrine de madame de Staël : doctrine qui se trouve assez juste, quand on l'applique aux sciences exactes, mais qui, appliquée aux arts d'agrément, est une des plus dangereuses hérésies qui jamais aient attaqué la foi littéraire.

Cette perfection, dont on gratifie Voltaire; et qui l'élève fort au-dessus de Racine, est donc le fruit du temps, de l'étude des grands modèles, et surtout de l'étude de leurs fautes. D'après ce calcul, M. de

1

La Harpe, et les auteurs tragiques actuels, doivent être fort supérieurs à Voltaire; car, depuis soixante ans, l'art a fait des progrès: on a eu le temps d'étudier les grands modèles, et surtout leurs fautes. Il paroît que, d'après le conseil de M. Condorcet, les disciples de Voltaire se sont particulièrement attachés à étudier ses fautes, car ils ont réussi à les bien imiter; et ce sont les fautes de Voltaire qui font leurs beautés : de pareilles assertions ne méritent guère une réfutation sérieuse; et rien n'est plus comique que la gravité magistrale avec laquelle on érige en axiomes, ces erreurs et ces mensonges de l'ignorance. Il faut pardonner à M. Condorcet, qui n'étoit que géomètre, des bévues en littérature; mais on ne peut excuser, dans un homme aussi philosophe, ce fanatisme à froid pour Voltaire, lequel avoit trop d'esprit pour ne pas se moquer d'un pareil admirateur. Il s'en faut bien que l'art de la tragédie ait fait des progrès depuis Racine; ila, au contraire, sensiblement décliné. Depuis ce poète si sage, si judicieux, nous n'avons presque vu que des ouvrages d'écolier, où quelques lieux communs, quelques tirades de collège brilloient sur un fond misérable. G.

LXVI.

L'ENFANT PRODIGUE.

Les comédiens ne choisissent pas d'une main plus heureuse les pièces qu'ils doivent remettre, que celles qu'ils doivent admettre; ils ont voulu honorer, Voltaire; et en effet ils lui ont manqué de respect, en tirant de

l'oubli une de ses comédies. On sait que ce poète, qui a passé sa vie à jouer la comédie, n'en a jamais pu faire une bonne; le public n'a pas

accueilli l'Enfant prodigue avec une tendresse paternelle. Les frères n'ont

pas

fêté son retour avec une grande solennité : et s'il ne fait pas de l'argent, il pourra bien finir par étre chassé par les comédiens.

La pièce eût cependant vingt-deux représentations dans la houveauté. Le succès en fut. pour ainsi dire escamoté : elle fut jouée sans annonce à la place de Britannicus qu'on avoit affiché, et que l'indisposition

qu’on prétendue d'un acteur ne permit pas de donner. On dévora les mauvaises plaisanteries et les caricatures triviales avec une patience héroïque; les scènes intéressanies furent applaudies avec transport : le comique larmoyant étoit encore du fruit nouveau; une parabole de l'évangile mise au théâtre avoit un faux air de philosophie qu'on trouvoit alors très-piquant. L'anonyme que l'auteur garda constamment, tenoit la curiosité en haleine. Tout contribua donc a'u bonheur de cette æuvre équivoque, où le bouffon se mėle au pathétique, où le plus mauvais ton s'allie à la délicatesse et au sentiment : bizarre assemblage qu'un critique du temps crut devoir appeler un monstre dramatique.

« J'ai fait cet enfant, dit Voltaire, pour répondre à une partie des impertinentes épîtres de Rousseau , cet auteur des Aieux chimériques et des plus mauvaises pièces de théâtre que nous ayons, ose donner des règles sur la comédie ». Les comédies de Rousseau ne sont pas bonnes, mais celles de Voltaire ne valent pas beaucoup mieux; un bossu ne doit pas reprocher à son camarade d'avoir le dos voûté ; il n'est pas nécessaire d'avoir fait des pièces de thšåtre pour en

:

cu

« ForrigeFortsæt »