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jeu de l'actrice les couvre; elles passent sous le nom d'amour. Tout cela fait du fracas et du tintamarie sur la scène; il n'en faut pas davantage pour le vugaire, toujours prêt à s'extasier sur les sottises pompeuses et bruyantes. G.

TANCRED E.

LXIII.

Sa Dédicace à Madame DE POMPADOUR.

-

CETTE

ETTE tragédie est dédiée à madame de Pompadour. Voltaire s'est cruellement moqué de Corneille pour avoir dédié Cinna au sieur de Montauron, trésorier de l'épargne, et pour l'avoir comparé à Au- ́ guste si le sieur de Montauron imitoit la libéralité d'Auguste envers les gens de lettres, Corneille a pu, sans le comparer à Auguste, observer qu'il avoit une des qualités de cet empereur. Je conviens que Corneille faisoit trop d'honneur au financier Montauron, en lui dédiant un chef-d'œuvre de poésie dramatique ; mais Voltaire n'en a pas fait beaucoup à madame de Pompadour, et s'en est fait encore moins à lui-même, en dédiant à la maîtresse de Louis XV une pièce assez médiocre Montauron du moins avoit un état honnête, son emploi ne blessoit point publiquement les mœurs; et, subalterne dans son administration il n'y pouvoit pas faire beaucoup de mal. Corneille, en honorant un homme de cette espèce, ne se déshonoroit pas lui-même. Il n'y a que de la simplicité et de la franchise dans son procédé ; celui de Voltaire est le résultat de l'intérêt, de l'ambition, de l'intrigue.

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L'auteur de Tancrède voudroit en vain nous persuader que le seul motif de la reconnoissance lui a dicté cet hommage public rendu à une femme perdue d'honneur, et dans ce temps-là même l'objet des malédictions de la France, qui lui impútoit avec quelque raison tous ses nialheurs. Il faut plaindre Voltaire , s'il avoit reçu des bienfaits d'une source aussi impure, et s'il étoit forcé de mettre le public dans la confidence de ses obligations. Il est triste de devoir tant à la personne que tout le monde hait et méprise, et qui n'est pas même estimée du vil courtisan qu'elle protège. Voltaire ävoit-il donc oublié ces vers de Zaïre :

Seigneur , il est bien dur pour un caur magnanime,
D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime;
Leurs bienfaits font rougir, leurs refus sont affreux.

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On s'étoit servi autrefois avec succès de cette sultane pour opposer Crébillon à Voltaire. Les faveurs de la marquise avoient ranimé le vieux auteur de Rhadamiste , engourdi dans la paresse : il avoit retrouvé, à soixante-dix ans, assez de vigueur pour achever son

Catilina, commencé depuis vingt ans. Madame de Pompadour avoit pris la pièce sous sa protection , l'avoit prônée à la cour, et avoit poussé la générosité jusqu'à vouloir habiller tous les acteurs. On peut imaginer ce qu'ont dû lui coûter le sévat et les deux consuls, c'est-à-dire , dix-huit comédiens revêtus de toges de, toile d'argent, par-dessus des tuniques de toile d'or, enrichies de diamans. Voltaire s'en souvenoit ; et , bien loin d'en conserver une éternelle rancune contre la favorite , ce qui ne l'eût mené à rien, il fut assez philosophie pour tâcher d'avoir part aussi à ces précieuses saveurs.

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Le maréchal de Richelieu arrangea les choses; commença par dédier au maréchal l'Orphelin de la Chine, et madame de Pompadour eut ensuite la dédicace de Tancrède. C'est ainsi que Voltaire, en bon citoyen, partageoit ses hommages entre les deux personnages qui rend oient alors au roi de France les services les plus agréables et les plus essentiels. On voit, avec le plus grand intérêt, dans la correspondance du grand-prêtre de Ferney, quelles étoient les vives alarmes de ce fin courtisan, au sujet de son Orphelin de la Chine. Il trembloit que sa fidèle chinoise, sa vertueuse Idamé, qui préfère la mort au divorce, et un mandarin à l'empereur, ne fût regardée comme une satire de mademoiselle Poisson, très-jolie française qui ne s'étoit pas fait prier pour quitter son mari; qui trouvoit un roi de France meilleur qu'un fermiergénéral, et le nom de marquise de Pompadour plus harmonieux que celui de madame le Normant d'Estiolles.

Voltaire, dans son épître dédicatoire, commence par avertir madame de Pompadour, que toutes les épîtres dédicatoires ne sont pas de lâches flatteries; que toutes ne sont pas dictées par l'intérêt. C'est avouer du moins que la plupart méritent ce reproche; et un tel aveu n'est ni délicat, ni adroit ; car rien ne prouve que son hommage soit exempt de flatterie et d'intérêt. Les flatteurs et les intrigans savent toujours se parer de beaux prétextes: si ou les en croit, ils n'ont jamais que des vues nobles et pures; c'est toujours le zèle, l'amitié, la reconnoissance qui les ins pire. L'art apprend à taire les objections auxquelles on ne peut répondre ; et un homme d'esprit tel que Voltaire me paroît en manquer beaucoup, lorsqu'il dit à sa marquise : « Les autres faiseurs d'épîtres sont

lui et pour

flatteurs et intéressés ; mais moi je ne suis

que reconnoissant et sensible, par la raison que j'ai vu , dès votre enfance, les grâces et les talens se développer, et que j'ai reçu de vous des témoignages de bonté ». Voilà une singulière manière de penser et une étrange liaison d'idées.

Voltaire , au reste , ne se contente pas de justifier ses propres intentions; il se rend caution pour celles de Crébillon, son confrère et son maître, lequel avoit aussi dédié son Catilina à madame de Pompadour ; mais Crébillon , homme simple et presque sauvage, n'avoit pas besoin d'un répondant aussi suspect que Voltaire; il se défendoit assez par son caractère, par son âge. Ce que madame de Pompadour avoit fait

pour Catilina , étoit public et notoire : l'hommage qu'il lui fit de cette tragédie, étoit vraiment une dette qu'il acquittoit; et comme il le dit ingénieusement luimêine , le public avant lui avoit déjà dédié Catilina à celle qu'on pouvoit en regarder comme la mère. L'épitre de Crébillon , renfermée en très-peu de lignes , annonce la simplicité et la franchise de ses

il y a de la vérité et du naturel dans le ton avec lequel il rend graces à la favorite d'avoir retiré des ténèbres un homme oublié.

Pour Voltaire , connu pour être le flatteur officiel de tous les grands , et qui avoit passé sa vie dans le grand monde et dans les intrigues, on savoit à quoi s'en tenir sur sa dédicace ; la contrainte seule et la froideur d'un style très - compassé ne laisse aucun doute sur les motifs de l'écrivain , et ce n'est pas

ainsi que s'exprime la reconnoissance. Si quelque chose

pous voit dérober Voltaire au soupçon de flatterie, ce seroient les maladresses et les balourdises qui lui échappent : les flatteurs ordinairement ne sont pas si gauches.

moeurs :

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Pourquoi , par exemple , faire pressentir à la marquise , qu'on pourroit blâmer une dédicace adressée à une femme de son espèce ? Il est vrai que ces sortes d'hommages étoient réservés aux princes , aux grands seigneurs , aux femmes titrées ; il est vrai qu'on pouvoit et qu'on devoit trouver indécent qu'un homme qui s'affichoit pour le patriarche de la philosophie et le restaurateur de la raison , fît bassement sa cour à une maîtresse du roi. Mais, encore une fois , la

politesse et l'usage du monde ne permettoient pas de toucher une pareille corde dans l'épître ; il étoit impertinent de dire : Si quelque censeur pouvoit désapprouver l'hommage que je vous rends, ce ne pourroit étre qu'un cæur ne ingrat ; car c'étoit dire à la marquise que des rigoristes pourroient désapprouver un hommage rendu à une personne comme elle , et que la seule reconnoissance pouvoit le justifier.

Une autre naïveté encore plus forte étoit d'apprendre à madame de Pompadour , que les gens de lettres et les hommes sans prévention étoient les seuls qui ne disoient point de mal d'elle, et de conclure une pareilleconfidence par cette phrase à prétention : Croyez, madame , que c'est quelque chose que le suffrage de ceux qui savent penser. Il n'est pas ici question d'exa

. miner si ceux qui prétendent savoir penser ne sont pas ceux qui pensent le plus mal ; il s'agit seulement de faire voir combien il est ridicule et malhonnête de dire à une maîtresse du roi : « Madame, il n'y a que les gens de lettres et les philosophes qui disent du bien de vous, dans l'espérance que vous leur en ferez ; mais le reste de la nation, composé de gens qui ne savent pas si bien penser ; tout le peuple, qui n'a d'autre philosophie que celle de la nature et du bon sens, vous maudit et vous déteste ». G.

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