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posoient dans l'auteur plus de lâcheté que de hardiesse,
il n'y a dans les tragédies de Voltaire que des idées fort
communes, dont il est bien éloigné d'avoir fait usage
le premier, puisqu'elles traînent dans tous les livres
faits avant lui. Assurément, aucun poète n'a jamais été
moins inventeur, moins créateur, moins original,
moins riche en conceptions neuves: il habilloit quelque-
fois assez heureusement les pensées d'autrui; il s'ap-
proprioit assez adroitement les caractères, les situa-
tions qu'il trouvoit dans d'autres ouvrages. Il doit aux
Anglais jusqu'à sa philosophie; la collection de ses
Œuvres n'est qu'une immense friperie anglaise : il a
mis aussi à contribution, autant qu'il l'a pu, Corneille
et Racine; il n'a rien introduit de nouveau dans la
tragédie que des défauts ; et quant à l'esprit philoso-
phique, il y en a plus dans le Britannicus de Racine
que dans tout le théâtre de Voltaire.
G.

LXII.

TANCREDF. Plan de cette tragédie.

EU d'ouvertures de tragédies sont plus insipides et plus ennuyeuses que celle de Tancrède: cette assemblée de chevaliers syracusains, qui proscrit les absens et prêche la liberté du ton de la tyrannie, ressemble à tout ce que l'on voudra; mais ce n'est pas le tout d'être tyran, il faut encore être éloquent, et l'on conviendra que ce club de républicains de Syracuse ne vaut pas, pour les figures de rhétorique et pour l'effet du débit, ceux que nous avons vus

Paris. Il y a, parmi ces orateurs syracusains, des gens, timides qui savent à peine parler : ils auroient joué un triste rôle dans les conciliabules politiques qui ont voulu nous régénérer ; mais on les souffre sur la scène française, où ils sont employés, non pas à la génération, mais au remplissage du théâtre.

Tout ce qu'on entrevoit à travers d'éternels discours , c'est que Tancrède, chassé de Syracuse, dès son enfance, par une faction, est proscrit de nouveau par un décret; que ses biens sont confisqués au profit de son ennemi Orbassan , lequel se dispose encore à hériter de sa maîtresse Aménaïde, et tout cela pour l'intérêt de la patrie et le bien de la paix. Argire est un vieillard imbécille ; mais son gendre Orbassan n'est pas si sot : il prend toujours à bon compte les biens de Tancrède, et se contente de dire, pour le soulagement de sa conscience :

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Ces biens sont à l'état, l'état seul peut les prendre;
Je n'ai point recherché cette foible faveur.

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Si la confiscation ne tombe que sur des biens médiocres, sans doute la faveur est foible; mais enfin Orbassan l'accepte telle qu'elle est , sous prétexte qu'il ne l'a point recherchée, et que l'état, ayant droit de dépouiller Tancrède, peut faire part de sa dépouille à qui il lui plaît. Le bonhomme Argire a quelques scrupules sur la légitimité de la confiscation ;

mais un des chevaliers le terrasse par cette question foudroyante :

Blâmez-vous le sénat ? Il est clair qu'il ne peut émaner du sénat de Syracuse que

des décrets justes et sages; que les passions ex les erreurs de cette assemblée sont la loi éternelle ,

et

quie la liberté consiste dalis une aveugle obéissance à toutes les fantaisies du sénat. Argire en est si bien persuadé , qu'il répond modestement et en bon citoyen :

Toujours à la loi je fus prêt de me rendre,
Et l'intérêt commun l'einporta dans mon coeur;

supposant que l'intérêt commun consiste dans l'exécution d'un décret que lui-même trouve injuste ; ce qui est absolument contraire à l'opinion de ces vieux radoteurs de l'antiquité , qui prétendoient qu'aucune injustice ne pouvoit jamais être utile ni aux particuliers, ni au public.

Il n'y a peut - être pas au théâtre une fille aussi folle qu'Aménaïle : il est vrai qu'elle a voyage; elle a vu la cour de Bizance, et l'on sait

que

la cour et les voyages forment bien l'esprit d'une fille. Non-seulement elle est pédante et raisonneuse comme toutes les héroïnes de Voltaire ; mais c'est une tricoteuse de Robespierre , qui veut soulever le peuple contre le sénat, et faire une révolution afin d'épouser son amant : c'est aussi une amazone , une guerrière ; elle a les principes d'un démagogue et l'ame d'un grenadier. Telles étoient les princesses que Voltaire imaginoit à soixante ans.

Tancrède n'est pas loin.

Il est temps qu'il paroisse et qu'on fremble à sa vue.....

Et peut-être Mes oppresseurs et moi nous n'aurons plus qu'un maitre.

11 faut tout oser;
Le joug est trop honteux, ma main doit le briser ;
La persécution enhardit ma foiblesse;
Le trahir est un crime, obéir est bassesse,

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L'amour à mon sexe inspire le courage.....
Et s'il est des dangers que ma crainte envisage....
Ces dangers me sont chers; ils naissent de l'amour.

Quel langage! et qu'elle dévergondée! et cependant ce n'est rien encore : elle adore un héros intrépide, et veut l'être comme lui. Ainsi, au mépris des lois, des ordres de son père, au risque de perdre la vie sur un échafaud, elle écrit à Tancrède de venir l'épouser et régner dans la république de Syracuse; comme si cela étoit aussi aisé à faire qu'à écrire. La lettre est interceptée ; 'on croit qu'elle est pour Solamir, parce qu'elle est sans adresse: Aménaïde est condamnée à mort. Tancrède la délivre en combattant pour elle; mais en même temps il la méprise comme une infidèle qui l'a trahi pour Solamir. L'orgueilleuse créature ne daigne pas se justifier; les très-justes soupçons de Tancrède sont pour elle une offense.

C'en est fait, je ne veux jamais lui pardonner.

S'il a pu me croire indigne de sa foi,

C'est lui qui pour jamais est indigne de moi.

Mais comme Tancrède lui a sauvé la vie, et qu'elle ne veut rien lui devoir, elle calcule très-judicieusement, qu'en lui rendant le même service sur le champ de bataille, en combattant auprès de lui pour détourner les coups de l'ennemi, elle aura payé sa dette, et qu'ils seront alors quitte à quitte.

Tancrède, qui me hais et qui m'as outragée,
Qui m'oses mépriser après m'avoir vengée;
Oui, je veux à tes yeux combattre et t'imiter,
Des traits sur toi lancés affronter la tempête,
En recevoir les coups..... en garantir ta tête,

Te rendre à tes côtés tout ce que je te dois,
Punir ton injustice en expirant pour toi,
Surpasser, s'il se peut, ta rigueur inhumaine,
Mourante entre tes bras t'accabler de ma haine,
De ma haine trop juste, et laisser à ma mort,
Dans ton cœur qui m'aima, le poignard du remord,
L'éternel repentir d'un crime irréparable,
Et l'amour que j'abjure, et l'horreur qui m'accable.

Ce n'est pas pour le théâtre, c'est pour les PetitesMaisons qu'un pareil galimatias est fait. Que cette frénésie du sot orgueil est petite et ridicule! qu'on s'intéresse peu pour une furie! pour une fille enragée de vanité, irritée qu'on la soupçonne, quand elle est entre les mains du bourreau, condamnée à mort sur sa propre écriture, et coupable de l'aveu même de son père! Il n'y a pas d'exemple d'un tel délire, il n'y en a guère aussi d'un verbiage plus pauvre, plus lâche et plus indigne d'un bon écrivain.

Aménaïde n'en veut point démordre; elle va au milieu des soldats courir après Tancrède; son père court après elle, et a bien de la peine à ramener cette folle, qu'il auroit fallu lier dans sa chambre, s'il y avoit eu de bonnes lois dans la république de Syracuse. Revenue à la maison, elle insulte le peuple, le sénat, sa patrie, son père, tout l'univers. Dans un transport de joie que lui cause une fausse nouvelle, elle devient insolente au point d'oser s'écrier

:

Oppresseurs de Tancrède, ennemis, citoyens,
Soyez tous à ses pieds, il va tomber aux miens.

Y eut-il jamais arrogance plus indécente et plus comique, surtout de la part d'une créature à qui l'on n'a que des crimes et des folies à pardonner? Il est incroyable qu'on ne soit pas tenté de rire de ces absurdités heureusement on ne les comprend pas; le

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