Billeder på siden
PDF
ePub

1

:

qui, en caressant sa femelle, lui enfonce les griffes dans les reins ». Voltaire n'a pas fait ce qu'il vouloit : Gengis-Kan n'est point un tigre; il n'enfonce point ses griffes dans les reins de sa femelle; c'est plutôt le lion de la fable qui s'est laissé couper les griffes par une femme un tigre ne fait pas tant de façons pour dévorer sa proie. Gengis-Kan passe le temps à se fâcher, à s'apaiser; il s'exprime tantôt en héros d'opéra, tantôt en despote fanfaron; il parlemente avec le mari et la femme, et toute la fureur de ce tigre prétendu se réduit à négocier un divorce; quand il s'aperçoit que sa femelle aime mieux se tuer que de tomber dans ses griffes, il y renonce, et surmonte sa passion avec une générosité que les tigres ne connurent jamais.

:

Il paroît que Le Kain, d'après l'idée que Voltaire lui avoit donnée de Gengis-Kan, le joua en tigre, et le joua tout de travers, ce qui n'empêcha pas qu'il n'eût beaucoup de succès; car la multitude aime tout ce qui est outré, extravagant et gigantesque. Quelque temps après il se rendit à Ferney, et instruisit Voltaire de l'effet des premières représentations de l'Orphelin de la Chine. Le poète fut curieux de voir comment Le Kain jouoit son rôle, et l'invita à le réciter devant toute la compagnie. Le Kain, empressé à lui plaire, commence à débiter, d'un ton d'énergumène, les vers de Gengis-Kan, s'efforçant de mettre dans sa déclamation toute l'énergie tartarienne, comme il le dit lui-même; mais à peine Voltaire eut-il entendu quelques tirades, que l'indignation et la colère se peignirent dans ses traits; plus l'acteur se démenoit, plus l'auteur, paroissoit furieux. Enfin, n'y pouvant plus tenir : Arrêtez, s'écria Voltaire, arrêtez...... le malheureux, il me tue, il

}

[ocr errors]
[ocr errors]

:

m'assassine. On fit de vains efforts

pour

le calmer : c'étoit dans ce moment un vrai tigre ; il sortit plein de rage, et courut s'enfermer dans son appartement.

Qu'on juge de l'étonnement et de la consternation du pauvre Le Kain, accoutumé aux acclamations de la capitale : il ne songea plus qu'à partir, et cependant poussa la politesse jusqu'à faire demander à Voltaire un moment d'entretien. Qu'il vienne s'il veut, répondit l'implacable vieillard. Le Kain se présente en tremblant, témoigne ses regrets, et paroît désirer recevoir des conseils. Ces derniers mots a paisent Voltaire, qui ne demandoit pas mieux que d'en donner : il prend son manuscrit, et récite le rôle de Gengis-Kan à Le Kain, pour lui donner une idée de la manière dont il devoit être joué. Le comédien, transporté d'admiration, à ce qu'il dit, profita de cette lecon sublime, et de retour à Paris , il la mit en pratique la première fois qu'il joua Gengis-Kan. Un de ses camarades, qui remarqua ce changement dans son jeu , dit malignement: On voit bien qu'il revient de Ferney.

C'est Le Kain lui-même qui rend compte de cette anecdote dans une lettre à l'un de ses amis; le fond en est par conséquent de la plus exacte vérité. Quant à l'idolâtrie voltairienne et aux louanges données à Voltaire comme comédien , on peut s'en méfier : tout le monde sait qu'il étoit bien meilleur comédien dans la société que sur le théâtre. Il est probable que Le Kain outra d'abord le rôle de Gengis-Kan , et que depuis il y mit plus de vérité et de profondeur. Il

y résulte de tout ce récit, que le personnage est extrêmement difficile, parce qu'il est équivoque et faux, et parce que l'auteur lui-même savoit mieux ce qu'il avoit voulu faire que ce qu'il avoit fait.

G.

[ocr errors]

LX.

L'ORPHELIN DE LA CHINE. Détails historiques sur cette pièce.

Voici ce que d'Alembert écrivoit à Voltaire au

mois de mai 1773: « Votre Childebrand (car je ne puis me résoudre à lui donner un autre nom), a demandé à Le Kain (le fait n'est que trop vrai, et M. d'Argental pourra vous l'assurer, si vous en doutez), une liste de douze tragédies, pour être jouées aux fêtes de la cour et à Fontainebleau : Le Kain a porté cette liste, dans laquelle il avoit mis, comme de raison, quatre ou cinq de vos pièces, entre autres Rome sauvée et Oreste. Childebrand les a effacées toutes, à l'exception de l'Orphelin de la Chine, qu'il a eu la bonté de conserver. Mais devinez ce qu'il a mis à la place de Rome sauvée et d'Oreste, le Catilina et l'Electre de Crébillon. Je vous laisse, mon cher maître, faire vos réflexions sur ce sujet, et je vous invite à dédier à cet amateur des lettres votre première tragédie ».

Voilà une dénonciation en bonne forme d'un crime de lèse-majesté poétique et philosophique, envers le sultan de la littérature à cette époque, lequel avoit d'Alembert pour grand-visir. Tout le monde ne devine pas sans doute quel est ce malheureux Childebrand, coupable d'un si noir attentat : c'est le maréchal de Richelieu que Voltaire avoit choisi pour son héros. D'Alembert très-scandalisé d'un pareil choix, citoit à cette occasion les vers de Boileau :

O le plaisant projet d'un poète ignorant

Qui de tant de héros, va choisir Childebrand!

1

C'est en vain que Voltaire lui représentoit que ce Childebrand avoit été Adonis, qu'il avoit été Mars: d'Alembert ressembloit aux femmes qui ne tiennent point compte aux hommes de ce qu'ils ont été ce Mars, cet Adonis n'étoit plus pour le secrétaire perpétuel de l'académie française, qu'un vieux freluquet, une vieille poupée, un Alcibiade Childebrand, un marmiton qui trouve mauvais que raton tire les marons du feu : cette dernière allégorie, de marmiton, de raton qui tire les marons du feu, est un peu obscure pour le vulgaire profane: ces messieurs les philosophes avoient entr'eux un argot comme la troupe de Cartouche : les facéties que Voltaire publioit contre la religion, étoient les marons que raton tiroit du feux, au risque de se griller les pattes : et les marmitons étoient ceux qui ne trouvoient point plaisant qu'on dérangeât leur feu, pour tirer les marons.

Le maréchal de Richelieu s'amusoit de l'esprit de Voltaire, mais sa philosophie lui paroissoit dangereuse : un grand seigneur juge des choses de ce monde autrement qu'un poète : Richelieu, malgré sa légèreté apparente, sentoit qu'il ne falloit pas sacrifier la monarchie et la nation à des turlupinades, à des bouffonneries d'arlequin ; il regardoit ces farces impies en homme d'état, en politique; d'Alembert et Voltaire, ou si l'on veut, Bertrand et Raton, ne songeoient qu'à profiter des marons pour leur gloire et pour leur fortune, sans s'embarrasser de ce que deviendroit la France après eux: ils poursuivoient en riant une entreprise, dont la fin leur eût peutêtre coûté bien des larmes s'ils avoient assez vécu pour en être les témoins.

Un autre motif de la haine de d'Alembert contre Richelieu, c'étoit l'irrévérence de ce courtisan à

[ocr errors]

:

:

:

l'égard de Mlle. Clairon , douairière de la philosophie, trompette de la renommée de Voltaire, et qui, à ce titre, prétendoit bien, malgré sa profession de comédienne, être la plus haute et la plus puissante dame qu'il y eût à Paris : Richelieu, en l'envoyant au Fort-l'Evêque, avoit rabattu ses prétentions; il ne croyoit pas probablement que les comédiens fussent les officiers de la morale , et les organes de l'instruction publique : il n'avoit qu'une foi très-chancelante pour le progrès des lumières et tous les prétendus miracles de la secte ; les philosophes, s'ils eussent été les maîtres , auroient fait de cet incrédule, le héros d'un bel auto-da-fé : malheureusement ils en étoient réduits à des malédictions secrètes : d'Alembert se consoloit de son impuissance par des injures diaboliques qu'il écrivoit à ses amis, contre le vainqueur de Mahon. Ce triste géomètre, long-temps le Trissotin de l'académie , étoit bien le plus haineux et le plus vindicatif des hommes : il étoit aussi supérieur à Voltaire en intrigue et en méchanceté, qu'il lui étoit inférieur en talent : c'est le virus même du fanatisme qui coule de sa plume dans ces lignes atroces : « Bertrand plaint très-sincèrement Raton de se croire obligé de se taire au sujet de RossinanteChildebrand. Pour Bertrand , qui n'a jamais vu Childebrand Adonis, qui ne l'a jamais cru Mars, mais au plus Mercure, il ne peut que se réjouir avec tous les honnêtes Bertrands, de voir Childebrand dans l'opprobre qu'il mérite ». L'honnéte Bertrand écrivoit cela dans les premières années du règne de Louis XVI, qui coin

nmençoit dès-lors à écarter de lui ses amis, pour se livrer entre les mains des sophistes et des traîtreş.

Voltaire pouvoit avoir quelques sujets de plaintes contre le Maréchal ; il en avoit un entr'autres ,

[ocr errors]
« ForrigeFortsæt »