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gens de lettres qui regardoient l'influence d'un poète sans principes comme très-dangereuse à la tranquillité publique essayoient de balancer l'enthousiasme des voltairiens par la juste estime due au génie de Crébillon ; mais il ne s'aidoit pas lui-même : on poussoit dans l'arène ce vieux gladiateur presque sans armes 'bien loin d'attaquer, à peine se mettoit-il en défense; tandis que Voltaire, armé de pied en cap, frappoit d'estoc et de taille. Cet intrépide champion essaya de refaire la plupart des tragédies de son rival ; dessein extravagant, dicté par un orgueil téméraire, et dont il n'eut pas lieu de s'applaudir: sur cinq tentatives, une seule a obtenu quelque succès ; il est resté audessous de Crébillon dans Oreste, dans Rome sauvée, dans les Pélopides, dans le Triumvirat il ne peut compter de victoire que celle de Semiramis; et même, si on vouloit tout mettre dans la balance, son avantage se réduiroit à quelques vers plus harmonieux et mieux frappés que ceux de son adversaire; il lui est très-inférieur pour l'intrigue, pour la conduite, et même pour les caractères, à l'exception de celui de Sémiramis, dont il a fait une meilleure femme.

Crébillon, naturellement noir et terrible, a peint sa Sémiramis endurcie dans le crime, comme Sophocle a peint Clytemnestre; elle refuse de reconnoître son fils dans Agenor qu'elle aime: d'une épouse criminelle, le poète n'hésite pas à faire une mère incestueuse. Peut-être un si affreux portrait est-il plus conforme au caractère que l'histoire donne à cette reine; mais une Sémiramis pénitente, humiliée, à moitié convertie, plaît davantage à notre délicatesse: il y a des vérités trop fortes pour la scène. La Sémiramis de Crébillon est horrible; elle étouffe la nature; mais elle a l'énergie de la scélératesse: elle agit; elle se

débat contre sa destinée; elle lutte jusqu'au dernier moment avec une opiniâtreté invincible contre les hommes et le sort: ce n'est que lorsqu'il n'y a plus d'espoir, qu'elle tourne sa rage contre elle-même. Ce n'est pas une victime qu'on immole; elle ne va pas sottement se faire tuer par son fils dans un souterrain: la mort est moins une punition pour elle qu'une dernière ressource. Crébillon ne fait intervenir ni les dieux ni les prêtres ; il n'a ni spectres, ni tombeau, ni foudres, ni coffre sacré ; il ne se propose pas d'effrayer les enfans et les nourrices, et ne met en jeu que les passions de ses personnages : le merveilleux ne doit point se mêler à l'action tragique. La Semiramis de Crébillon est une tragédie pleine de mouvement et d'intrigue; la Sémiramis de Voltaire est un opéra que la musique de quelques beaux vers ne peut défendre de l'ennui.

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On a beaucoup vanté le mélange des remords et de la fierté dans le caractère que Voltaire a donné à Semiramis; on a même voulu le faire passer pour un trait absolument neuf, quoiqu'il soit visiblement emprunté de l'Athalie de Racine; mais Athalie, quoique d'abord alarmée par un songe, soutient beaucoup mieux son caractère elle est étonnée sans être abattue Sémiramis, au contraire, mêle à des terreurs ridicules, à des foiblesses indignes d'elle, une jactance et des fanfaronnades qui la dégradent encore davantage. Au moment même où elle paroît tremblante et comme anéantie sous la main d'un dieu vengeur, elle ne cesse de se répandre en hyperboles fastueuses son langage est celui d'une sotte vanité et non pas d'une véritable grandeur à l'entendre, elle est maîtresse du monde, toute la terre est à ses pieds cette Sémiramis ne savoit pas la géographie;

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c'est ainsi que dans Alzire un petit cacique du Pérou se prétend souverain de l'univers. La harangue de Sémiramis, aux états-généraux, est surtout infectée de ces gasconnades. Un prince qui dans une assemblée de la nation feroit un étalage aussi ampoulé de ses faits et gestes, ne seroit défendu des sifflets que par le respect dû à la majesté royale. Les héros de Voltaire, en général, sont tous boursoufflés. Quoique né: sur les bords de la Seine, l'auteur avoit dans ses discours et dans ses écrits l'accent de la Garonne :

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Tout a l'humeur gascone en un auteur gascon.

Dans aucune autre pièce, Voltaire n'a ouvert une plus large bouche ; nulle part il n'a prodigué avec plus. de faste les mots d'une toise, les vers ronflans , et cette vaine emphase qui s'allie si bien avec le style lâche et prosaïque : trois actes de lieux communs, pendant lesquels l'action ne fait aucun pas; une action froi-; dement atroce, tous les ressorts de la terreur, toutes les machines du merveilleux, entassées, épuisées pour ne produire que la fatigue et le dégoût; voilà ce qui justifie les sifflets dont ce salmis dramatique fut accueilli, avant que le fanatisme d'un troupeau d'énergumènes eût asservi l'opinion, et ravi à la république des lettres toute espèce de liberté...?

G. *10:

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SEMIRAMIS

ÉMIRAMIS est une tragédie de boulevards n'est-il pas étrange que Voltaire se soit coiffé de cette fable

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I

monstrueuse au point de la reproduire dans Semiramis, après l'avoir essayée sans succès dans Eriphile, et d'y revenir encore dans Oreste dans ces trois pièces, il n'a fait qu'affoiblir et gâter l'Electre de Sophocle ce qui fait bien voir que le théâtre grec n'étoit pas dans l'enfance, comme il a prétendu nous le faire accroire quand un génie tel : que Voltaire * après trois tentatives, reste si fort au-dessous d'un poète grec, c'est une marque bien évidente que les tragiques grecs connoissoient! l'art aussi bien, pour le moins, que les tragiques français dans toutes ses préfaces, dans toutes les discussions de littérature, Voltaire prononce avec assurance la supériorité du théatre français sur le théâtre grec, preuve incontes-table que sur une pareille question, il n'en savoit pas assez pour douler. sendqua

On demande si les spectres et les revenans peuvent trouver place dans une tragédie? C'est demander en d'autres termes, si le merveilleux est aussi convenable à la nature de la tragédie, qu'à celle de l'épopée = la question est décidée affirmativement par rapport aux Grecs par la raison que leurs spectacles étoient intimement liés avec la religion en France, au contraire, où la religion est absolument séparée des spectacles et même les réprouve; en France, où la plupart de ceux qui vont à la comédie ne sont inbus que très superficiellement des idées religieuses, les miracles sont ridicules sur la scène, à moins qu'ils ne soient en quelque sorte historiques, et ne tiennent à la tradition, comme l'ombre de Samuel, comme la conversion de Pauline dans Polyeucte; la vraisemblance exige que tous les incidens de nos tragédies soient dans l'ordre naturel : cette même vraisemblance n'étoit point blessée chez les Grécs par les pro

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diges les plus extraordinaires, parce que ces prodiges étoient conformes à la croyance publique, et fondés sur la mythologie, espèce d'histoire poétique et religieuse qui formoit alors une autorité : Racine a tiré deux de ses tragédies de nos annales sacrées il n'y mêle aucun miracle; il les traite comme des sujets purement historiques.

Depuis que les histoires de spectres et de revenans sont reléguées parmi les contes des vieilles, de tels moyens sont absolument interdits aux poètes tragiques un esprit fort tel que Voltaire, un ennemi déclaré des superstitions, un champion toujours armé contre les préjugés populaires, donnoit un cruel soufflet à la philosophie, lorsque dans le grand siècle des lumières et de la raison, il essayoit avec un fantôme. d'inspirer de la terreur à la bonne compagnie de Paris: ses livres philosophiques ont cabalé contre ses tragédies: aujourd'hui son Lusignan, son Nérestan, grâces aux clartés sublimes qu'il a répandues sur la nation, ne sont plus que des capucins, des énergumènes et des fanatiques: są Zaïre n'est qu'une sotte, une dévote embéguinée, qui, dans un galimatias moitié chrétien, moitié passionné, met ensemble Dieu et le diable, l'amour et la religion : Voltaire a été puni de sa philosophie par l'affoiblissement de l'intérêt de ses tragédies; tant il est difficile d'être à-la-fois poète et philosophe, égoïste et sensible, calculateur et pathétique : l'auteur, qui prétend accorder ainsi la folie avec la raison le sentiment et l'enthousiasme avec la métaphysique et la controverse ; qui, le matin, est incrédule et débauché, le soir, moraliste et superstitieux, a l'air d'un charlatan qui se moque de tout le monde, et tout le monde finit par se moquer de lui.

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Du temps de Shakespeare, tout le peuple anglais

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