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Cassius, comme Philaminte sur les madrigaux de Trissotin: elle fut jouée pendant le règne de la terreur, comme une pièce exemplaire ; mais on supprima le discours d'Antoine qui s'appitoie sur le sort du tyran. A cette harangue, lâche et pusillanime, on substitua une scène vigoureuse où Brutus et Cassius s'applaudissoient de leurs prouesses philantropiques et vomissoient d'épouvantables blasphêmes contre les dieux de Rome. Les dieux sont aussi des tyrans aux yeux. de cette espèce de républicains qui font consister la liberté dans l'anarchie.

L'amour de la patrie, dans un cœur honnête et vertueux, est le premier de tous les sentimens ; mais jamais l'amour de la patrie n'a commandé le crime. Montesquieu, dont le génie n'a point été affranchi du tribut que tout écrivain paie à la mode, a parlé d'une manière louche et vague de l'assassinat de Brutus ; il n'a pas osé le blâmer pour ne pas contredire trop ou-. vertement l'enthousiasme d'une fausse liberté qui do-minoit alors dans les écrits philosophiques; son cœur, qui le conduisoit alors mieux que son esprit, ne lui a pas permis de faire l'éloge d'un meurtre dont la raison et l'humanité s'indignent également ; il rappelle un ancien préjugé des petites républiques grecques, admis à Rome comme une loi, et qui faisoit à chaque citoyen un devoir d'assassiner l'usurpateur de la souveraine puissance ; mais il ne dit pas que les véritables usurpateurs de la souveraine puissance étoient les sénateurs eux-mêmes ; qu'eux seuls accréditoient ce préjugé, pour s'en servir contre les bons citoyens qui, comme les Gracques, entreprirent de rétablir les lois. et la liberté ; il ne dit pas que Sylla, tyran bien plus cruel que César, a été loué et honoré par le sénat, parce qu'il étoit chef de la faction patricienne ; et que

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César, le plus humain et le plus généreux des mor-
tels, a péri victime de l'orgueil du sénat, parce qu'il
étoit à la tête du parti populaire, et qu'il détruisoit la
tyrannie patricienne, qui, depuis long-temps, accabloit
l'empire; enfin, Montesquieu ne dit pas que, dans
l'affreux chaos d'un état où l'on ne connoissoit plus
la loi du plus fort, le chef qui rétablit l'ordre sous
que
un titre légitime déféré par le peuple, n'est point l'u-
surpateur de la puissance souveraine, mais le bien-
faiteur de la patrie et le restaurateur de la républi-
que Montesquieu connoissoit assez l'histoire romaine
pour penser ainsi ; mais il connoissoit trop l'esprit du
moment pour le dire.

L'ancien despotisme du sénat que les fanatiques appeloient liberté, étoit désormais démontré impossible, et la mort même de César ne fut pas capable de le rétablir; Brutus et Cassius sont coupables, envers la patrie, de tout le sang, des proscriptions et des guerres civiles; ils sont coupables de toutes les cruautés des premiers empereurs romains ; c'est le souvenir de Gésar assassiné dans le sénat, qui a fait des Tibère, des Caligula, des Néron: Brutus et Cassius ne sont aux yeux du vrai philosophe, que des furieux et des frénétiques qui ont couvert d'un nom sacré leur ambition et leur orgueil.

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Il seroit injuste de condamner d'après ces principes, la pièce de Voltaire; une tragédie n'est pas une discussion politique : le poèté doit faire parler les hommes d'après leurs passions et leurs préjugés ; mais on peut reprocher à l'auteur d'avoir ridiculement avili Antoine, d'avoir défiguré César par des traits de grossièreté bien étrangers à son caractère : le plus poli des hommes n'auroit jamais parlé aux sénateurs assemblés plus durement qu'on ne parle à des,

valets ; il n'auroit pas dit'aux premiers citoyens de Rome :

Vous qui m'appartenez par le droit de l'épée,

Si vous n'avez su vaincre , apprenez à servir, etc.

કે

:

Un politique aussi adroit que César ne s'adresseroit pas au sénat pour lui demander crûment le titre de roi : cette scène extravagante est d'un déclamateur, et non d'un poète.

Quand on expose une conspiration sur la scène, elle doit être déjà formée quand la pièce commence ; les

; obstacles qu'elle éprouve dans l'exécution, forment le naud et produisent l'intérêt : dans la tragédie de Voltaire, qui n'a que trois actes, la conspiration ne se forme qu'au second ; elle est exécutée en un clin-d'oil; les conjurés n'éprouvent aucun danger ; César se livre à leurs poignards sans défiance ; aussi la salle même où il donne audience au sénat est celle où se trame le complot; on peut à chaque instant y être entendu et surpris par tout le monde ; mais de pareils conjurés p'ont

pas

besoin du secret , et la confiance de César est poussée jusqu'à l'imbécillité ; l'intérêt est dévoilé, par conséquent nul; quand César parle , c'est à lui qu'on s'intéresse ; quand les conjurés déclament, on est tenté de les admirer quelquefois ; mais plus sou

; vent ils font horreur. On peut appliquer à l'effet de cette pièce le mot du financier qui , assistant à la Judith de Boyer , déploroit la mort d'Holopherne, et l'on pourroit retourner ainsi l'épigramme de Racine :

Je pleure, hélas ! sur ce pauvre César,
Si méchamment mis à mort

par

Brutus, Souvent le dialogue est faux ; souvent une vaine en

B

flûre prend la place de l'éloquence ; il y a aussi du sublime, des vers admirables, des tirades magnifiques; mais tout cela sent le jeune homme qui préfère l'éclat à la solidité : la scène où Brutus apprend aux conjurés qu'il est fils de César, est pleine d'affreuses beautés : celle où Brutus fait un dernier effort sur le cœur de César, me paroît la meilleure et la plus tragique ; mais César y parle si raisonnablement, que Brutus s'y montre non-seulement comme un fils dénaturé, mais encore un fanatique insensé, qui s'irrite contre la lumière. G.

L.

ALZIRE.

СЕТТЕ

ETTE tragédie est du meilleur temps de Voltaire. En 1732, il donna Zaïre, le premier et le plus heureux des ouvrages de sa nouvelle manière qu'il sembloit avoir apportée de Londres. Celle de Corneille et de Racine ne lui avoit réussi qu'une fois dans Œdipe, et ne paroissoit pas devoir le mener loin ; mais il éprouva bientôt que ses innovations n'étoient pas à l'abri des accidens. Adélaïde du Guesclin, qui vint après Zaïre, fut sifflée, malgré le clinquant des déclamations, le romanesque des situations, et tout le charlatanisme moderne. Mais il lui manquoit ce charme victorieux de la philosophie, qui a valu à Voltaire le titre pompeux de créateur de la tragédie philosophique. Quoiqu'on ne sache pas trop ce que c'est que la tragédie philosophique, c'est un domaine que les enthousiastes de Voltaire ont jugé à-propos de

lui assigner. C'est ainsi qu'on a vu, dans les temps de barbarie, des princes recevoir le droit de souveraineté sur des pays inconnus qu'on n'avoit pas encore dé

couverts.

La Mort de César, qui succéda à Adélaïde du Guesclin, est une tragédie de collége où il y a de fort belles amplifications.... enfin, après s'être préparé par une étude profonde des mathématiques, dans l'agréable retraite de Cirey, entre Newton et madame Duchâtelet, Voltaire enfanta son Alzire, celle de ses pièces où il a répandu avec le plus de profusion ce qu'ils appeloient alors l'esprit philosophique, ou, pour parler d'une manière aujourd'hui plus intelligible, un galimatias moral, qui ne paroît neuf que parce qu'il est étranger à la tragédie.

Le contraste des mœurs européennes et des mœurs sauvages est un heureux sujet pour un sophiste et pour un déclamateur, mais non pas pour un poète tragique, qui doit toujours être naturel et vrai. Rien n'est plus faux que ces prétendues vertus des sauvages, que des rhéteurs ignorans affectent d'opposer aux vices des hommes civilisés. L'histoire dépose contre ces paradoxes; elle nous apprend que les sauvages sont aussi dissimulés, aussi perfides, aussi traîtres que les peuples polis: ces vices sont dans le cœur humain, la société ne fait que les développer; mais le grand avantage des sauvages, c'est qu'à tous les défauts de la civilisation ils joignent une barbarie, une férocité qui les rapprochent des animaux, et qui semble particulière à la nature brute. Assurément, des vainqueurs qui tourmentent gaiement leurs, prisonniers de guerre, pour leur arracher quelques plaintes, et qui les font rôtir ensuite pour s'en régaler, ne sont des modèles de vertus.

pas

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