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s'élever contre une opinion qui rapprochoit trop le talent de leur patriarche de l'adresse d'un charlatan. Ce qui m'étonne, c'est que des hommes qui ont quelque prétention au bon sens et à l'honnêteté, aient affecté de confondre aussi grossièrement les généreux sentimens de l'humanité, de la bonté et de la clé mence, avec ces larmes qu'arrachent aux jeunes gens et aux petites filles des situations romanesques, larmes dont on se moque, et que ceux même qui les répandent s'efforcent de cacher. G.

XLVIII.

ADELAIDE DUGUES CLIN.

PARMI les pièces de Voltaire restées au théâtre,

c'est une des plus foibles de style, et des plus fausses de conception. Par quel renversement de toutes les idées saines, un homme qui avoit autant d'esprit et de goût que Voltaire, s'est-il avisé d'attribuer à un prince jeune et vaillant, à un preux chevalier français, la bassesse atroce d'un duc de Bretagne, sans foi, sans honneur, et le plus lâche de tous les hommes, lequel voulut faire assassiner traitreusement un héros qu'il tenoit sous la clef ? Voltaire a cru pouvoir transporter cette aventure sur notre scène, sans songer que ce qui convenoit à un Jean duc de Bretagne nè pouvoit convenir à Vendôme, et qu'on ne pouvoit attribuer à l'amour le crime d'une politique odieuse et barbare. Supposer qu'un guerrier, représenté comme noble et généreux, foule aux pieds la nature et l'hon

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neur , au point d'assassiner de dessein prémédité son frère , son prisonnier de guerre, qu'il tient enfermé dans une tour, parce que ce frère est son rival aimé, c'est outrager à-la-fois la nature, le bon sens, le théâtre et l'amour. S'il est vrai que l'amour puisse inspirer à un brave guerrier d'aussi infâmes bassesses ; si ce trait de scélératesse ignoble , si ce profond avilissement n'est pas indigne d'un héros amoureux , il est indigne de notre scène ; et l'amour capable d'entraîner à cet excès d'ignominie , est la plus honteuse et la moins théâtrale des passions.

Vendôme, aux yeux de tout spectateur qui a quelque sens , n'est qu'odieux et méprisable , sans aucune nuance d'intérêt. Hé! qui pourroit plaindre ce lâche et vil amant ? Il n'ose pas'se battre contre son rival ; il

i trouve plus sûr de le faire assassiner ; et dans sa noble vengeance, il est tellement circonspect et prudent, qu'il envoie un second assassin pour plus grande sûreté, ne se fiant pas assez au premier. Ce qui m'étonne, c'est que des Français puissent supporter un tel héros tragique. Il fut hué avec grande raison quand il parut en 1734 , époque où l'on avoit encore le sentiment des convenances ; mais trente ans après , une génération nouvelle imbue de principes nouveaux , persuadée qu'une grande passion peut faire excuser et rendre intéressantes les dernières bassesses dans un guerrier qui , plus que tout autre homme, est consacré, à la religion de l'honneur ; des spectateurs , en un mot, fanatisés par la doctrine de l'auteur qu'ils regardoient comme un prophète envoyé pour réformer l'univers , accueillirent cette mauvaise tragédie avec un enthousiasme insensé. Le talent de le Kain fit prodigieusement valoir le personnage de Vendôme ; la magie de sa pantomime et de son débit couvrit la bassesse e

XIe. année.

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l'ignominie de ce misérable , dégradé, déshonoré, réduit au dernier degré de l'infamie. On est d'ailleurs si accoutumé à des atrocités au théâtre , qu'on ne fait pas d'attention à la turpitude et à la bassesse qui caractérisent particulièrement celle-ci. Pour peu qu'on essayât d'y réfléchir , on ne pourroit se défendre d'une juste indignation et d'un profond mépris pour ce prétendu brave, qui se venge d'une manière si généreuse, et qui croit encore , quand le hasard a fait échouer sa trahison , qu'on doit être fort content de lui.

Le parterre eut bien raison de répondre coussi, coussi , lorsqu'il entendit pour la première fois ce malheureux Vendôme demander à Coucy s'il étoit content. Il eût fallut sans doute que toute l'armée lui décernât des actions de grâce de ce qu'il n'avoit pas réussi dans son illustre assassinat, après avoir eu la sage précaution d'envoyer deux assassins. Si son frère vit encore , ce n'est pas assurément sa faute : s'il ne massacre pas

Adélaïde , au lieu de la céder à son rival, c'est qu'il ne réussiroit peut-être pas mieux à ce second meurtre qu'au premier , et que d'ailleurs , il n'y gagneroit rien : il n'y a donc rien là dont Coucy ni personne doive être si content ; la question est ridicule et impertinente dans la bouche d'un homme aussi avili que ce Vendôme. Ne diroit-on pas que parce qu'il a manqué un mauvais coup, il a fait une action héroïque ?

G.

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XLIX.

LA MORT DE CESAR.

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UN drame en trois actes sans action, sans intérêt, sans femme, plein de lieux communs sur la liberté, paroissoit moins une tragédie, qu'une amplification de college peu digne du théâtre : ce fut un des fruits du goût particulier de Voltaire pour la littérature anglaise ; il avoit déjà puisé dans les auteurs de cette nation les traits dont il peignit le premier Brutus et la terrible catastrophe de Zaïre. Après avoir mis sur la scène un père immolant ses fils à sa propre ambition décorée du nom de liberté, il lui restoit à nous offrir pour notre instruction et pour nos plaisirs, le tableau d'un fils qui, sous ce spécieux prétexte, égorge son père. L'auteur cependant, par prudence garda plusieurs années, dans son porte-feuille, cette esquisse de Shakespear; enfin encouragé par le succès de Mérope, il crut pouvoir hasarder la Mort de César, comme si le triomphe de l'amour maternel eût pu disposer les cœurs au spectacle du plus atroce des parricides. Voltaire avoit enlevé tous les suffrages en prêtant son coloris aux sentimens de la nature; il n'inspira que de l'horreur, lorsque son pinceau noir et sombre entreprit de nous tracer un monstre de barbarie et de férocité : malgré la réputation de l'auteur de Zaïre et de Mérope, le public ne put supporter que sept représentations de cet odieux assassinat, l'opprobre du sénat romain, sur lequel la postérité avoit depuis long-temps prononcé.

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Après vingt ans d'oubli, le Kain, soit que le rôle de Brutus lui parût brillant, soit à l'instigation secrète des philosophes, ce qui est plus vraisemblable, fit une tentative pour remettre au théâtre cette triste et lugubre déclamation; mais il choisit bien mal son temps. En 1763, au milieu des réjouissances de la paix, pendant qu'on représentoit au Théâtre Français une petite pièce charmante, intitulée l'Anglais à Bordeaux, le Kain imagina d'attrister Paris par l'image de ce meurtre abominable; il se flattoit que la gaîté et les grâces de l'Anglais à Bordeaux feroient supporter l'horreur de la Mort de César ; c'étoit une espèce de conspiration contre le public, à qui l'on faisoit acheter bien cher le plaisir de voir la petite pièce. L'Anglais à Bordeaux étoit alors un riant jardin dont on ne pouvoit approcher qu'en marchant sur le sang et les cadavres. Le Théâtre Français ressembloit au sérail où l'appartement d'une jolie sultane est gardé par un nègre hideux, l'effroi de la nature.

Ce nouveau genre de persécution ne dura pas longtemps: malgré le jeu de le Kain, malgré l'enthousiasme de quelques écoliers de rhétorique, enfin malgré la protection de l'Anglais à Bordeaux, il fallut retirer la tragédie après six représentations; tandis que la petite pièce n'en suivit que plus lestement le cours de son succès, affranchie du tribut onéreux qu'on avoit imposé à la curiosité.

Ce chef-d'œuvre se reposa encore pendant vingt ans, et dans cet intervalle, l'opinion se forma, la philosophie travailla les esprits, et prépara les voies aux Brutus modernes.

Ce fut alors que la Mort de César n'eut qu'à se montrer pour plaire; et les femmes du bon ton se pâmèrent sur les tirades fanatiques de Brutus et de

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