Billeder på siden
PDF
ePub

Il y a un peu de malice dans ces observations de Jean-Jacques ; mais aujourd'hui cette malice paroît bien innocente. L'enchantement est détruit; les femmes se sont lassées de courir à Zaïre et d'y faire courir les hommes. Nous ne reconnoissons plus le pouvoir de l'amour, mais nous connoissons bien le pouvoir des écus ; l'empire de la beauté chancelle et tombe en ruines, l'empire de l'or s'élève et s'affermit. Qu'avonsnous besoin des malheurs de l'amour pour nous prémunir contre ses charmes ? N'avons-nous pas un préservatif bien plus puissant dans la philosophie et l'égoïsme?

« Qu'Orosmane immole Zaïre à sa jalousie (c'est encore Rousseau qui parle ), une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion; car c'est un moindre malheur de perir par la main de son ainant, que

d'en étre médiocrement aimée ». Voilà , certes, une singulière maxime : il faut étre furieusement sensible pour l'admettre ailleurs que dans un roman. C'est un moindre malheur de périr par la main de son amant, que d'en étre mediocrement aimee ! Ces folies passionnées avoient encore une espèce de cours dans la spéculation, quoiqu'on s'en moquât dans la pratique, au temps où Rousseau écrivoit. Aujourd'hui, il est reçu chez les femmes, qu'il vaut mieux vivré plus long-temps et n'être pas tant aimée : si elles né sont pas si sensibles qu'autrefois, du moins elles sont plus sensées. G.

[ocr errors]

:

XLVII.

ZAIRE. De la Pitie théâtrale.

IL L ne sera point question aujourd'hui de Zaïre, représentée hier dimanche pour exciter la pitié du peuple; mais cette même Zaïre servira de texte à quelques réflexions sur la pitié théâtrale. J'avois déjà observé, au grand scandale des fanatiques de théâtre, que rien ne paroissoit plus inutile et même plus dangereux au premier coup-d'œil, que des institutions publiques, imaginées exprès pour exciter les passions de la multitude, passions toujours trop exaltées, et que la saine politique s'occupe essentiellement à réprimer. Les Grecs, au moins, ne donnoient cette secousse au peuple que trois ou quatre fois l'année, dans des fêtes solennelles ; mais à présent nos sages mesurent le degré de politesse et de prospérité d'une nation sur le degré de splendeur et de perfection de ces amusemens, dont l'unique objet est de faire rire et pleurer tous les jours les enfans grands et petits, ou de leur faire une belle peur, telle que celle qui est produite par les contes d'ogres et de revenans. De tels amusemens non-seulement ne peuvent contribuer en rien à la puissance et au bonheur réel d'une nation, mais ils ne sont utiles que comme une diversion nécessaire à l'extrême corruption des mœurs, et un obstacle à de plus grands naux. Voilà pourquoi il est bien étrange que des peuples, encore en pleine santé, fassent usage de ce remède, et se flattent d'acquérir plus d'éclat et d'importance dans le monde, en faisant venir chez

eux, à grands frais, des histrions et des baladins étrangers.

Corneille avoit conçu la tragédie d'une manière plus forte et plus noble qu'Aristote : il ne s'est pas borné, comme le philosophe grec, à la pitié et à la terreur; il a essayé de relever ces deux passions foibles et efféminées, par le sentiment d'une admiration généreuse pour les grandes vertus. Le fameux citoyen de Genève n'avoit pas plus d'estime que moi pour ces moyens physiques qui opèrent au théâtre la contraction du réservoir lacrymal đes' spectateurs. Il y a une distance prodigieuse entre cette facilité de pleurer pour des niaiseries, et cette véritable sensibilité qui nous intéresse aux maux de nos semblables. « Quelle est cette pitié théâtrale? dit J.J. Rousseau ; une émotion passagère et vaine, qui ne dure pas plus que l'illusion qui la produite; un reste de sentiment naturel bientôt étouffé par les passions ; une pitié stérile qui se repaît de quelques larmes, et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité. Ainsi pleuroit le sanguinaire Sylla au récit des maux qu'il n'avoit pas faits lui-même; ainsi se cachoit le tyran de Phèze au spectacle, de peur qu'on ne le vît gémir avec Andromaque et Priam, tandis qu'il écoutoit sans émotion les cris de tant d'infortunés qu'on égorgeoit tous les jours par ses ordres. .

En donnant des pleurs à ces fictions, nous croyons avoir satisfait à tous les droits de l'humanité sans avoir plus rien à mettre du nôtre, au lieu que les infortunés en personne exigeroient de nous des soins, des soulagemens, des consolations, des travaux qui pourroient nous associer à leurs peines, qui coûteroient du moins à notre indolence, et dont pous sommes bien aises d'être exemptés !'».

Il y a plus, cette affectation de sensibilité puérile,

[ocr errors]

est souvent le signe le plus certain d'un cœur dur. Je regrette de n'avoir pas présens à la mémoire les beaux vers où Gilbert nous présente une femme prodigieusement sensible, qui verse des larmes sur les souffrances d'un papillon, et qui va fièrement la premièrę sur la place de Grève, acheter le plaisir de voir tomber la tête de Lally. L'habitude de pleurer sur des maux imaginaires tarit la source de la véritable humanité pour des maux réels. Cette pitié stérile épuise la compassion généreuse et active; elle détend les ressorts de l'ame pleurer sur des fables est une foiblesse de nerfs; consoler, secourir les malheureux, est une action courageuse.

« Voyez-vous, dit Cicéron, le mal que nous font les poètes? ils nous présentent, pour nous attendrir, des héros qui se lamentent; ils amollissent nos ames; et telle est la douceur de leurs vers, qu'on les lit, et même qu'on les apprend par cœur. Ainsi, lorsqu'à une mauvaise éducation domestique, lorsqu'à une vie molle et oisive se joignent encore les poètes dramatiques, le courage de la vertu est absolument énervé. C'est donc avec raison que Platon, cherchant le meilleur système de moeurs, et le modèle du gouvernement le plus parfait, bannit de sa république les poètes de théâtre. Mais nous, écoliers de la Grèce, nous les avons lus dès l'enfance, nous en avons orné notre mémoire; nous regardons cette étude comme la base de l'éducation la plus distinguée, comme la source des sciences et des idées libérales ».

[ocr errors]

Videsne poetæ quid mali afferant? lamentantes inducunt fortissimos viros; molliunt animos nostros: ita sunt deinde dulces, ut non legantur modo, sed etiam ediscantur. Sic ad malam disciplinam domesticam, vitamque umbratilem et delicatam cùm accesserunt

[ocr errors]

а

etiam poetæ , nervos omnes virtutis elidunt. Rectè igitur à Platone educuntur ex ea civitate quam finxit ille., cùm mores optimos et optimum reipublicæ statum exquireret. At vero nos docti scilicet à Græciâ, hæc et à pueritia legimus et didicimus : hanc eruditionem liberalem, et doctrinam putamus.

Je crois donc avoir eu raison de dédaigner ces larmes stériles que le plus chétif roman fait couler, cette vaine pitié que produit le plus mauvais drame, surtout quand je vois que des infortunes amoureuses sont presque l'unique objet de cette pitié et de ces larmes. Une funeste expérience a décidé mon mépris pour ces émotions théâtrales. J'ai vu le règne des drames, du pathétique et de la fausse sensibilité immédiatement suivi du règne de la férocité et de la barbarie la plus impitoyable; j'ai vu les plus grands partisans de la terreur et de la pitié théâtrale, les hommes qui avoient le plus pleuré et frémi aux romans tragiques de Voltaire , se montrer les plus cruels ennemis de l'humanité, à cette époque sanglante de la terreur, sans pitié. C'est ce qui m'a autorisé à regarder ces pleurs du théâtre comme un enfantillage, et une passion de feinmelette qui n'a aucune influence sur la conduite et les moeurs, et peut même s'allier avec l'insensibilité.

Je ne suis pas surpris qu'une pareille doctrine ait déplu à quelques disciples d'un poète qui faisoit inétier de faire pleurer les badauds, et qui ne trouvoit pas Corneille et Racine assez terribles et assez larmoyans. Chacun sait que Voltaire se croyoit aussi propre à à exciter la pitié comme acteur que comme auteur, et que, secondé de madame Denis sa nièce, il faisoit fondre en larmes tous les Suisses du voisinage qui vevoient chez lui à la comédie. Ses sectateurs ont dû

« ForrigeFortsæt »