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du mérite de Zaïre , il faut prendre ici Voltaire au mot : il ne croyoit pas si bien dire ; aucune tragédie n'a plus profité de l'illusion du théâtre, et la seule voix de M16. Gaussin a beaucoup contribué au suce cès (*). Lorsque le charme de cette voix s'est évanoui, quand le prestige théâtral s'est dissipé, la pièce s'est soutenue par le nom et la réputation de l'auteur, par le goût du public pour la tendresse, par l'influence des feinmes qui avoient pris Zaïre sous leur protection. Aujourd'hui cette tragédie produit peu d'effet; les spectateurs sont blasés sur l'amour ; le fanatisme de Lusignan et de Nérestan n'a plus le même intérêt: le progrès des lutnières nous a fait voir que toutes les religions sont aussi bonnes les unes que les autres ; que toutes les manières d'adorer Dieu lui plaisent également : on n'en étoit pas encore là dans la nouveauté de Zaïre. Quelle immense carrière nous avons parcourue depuis ce temps-là ! Voltaire a travaillé plus qu'aucun autre à détruire sa tragédie en décriant les Croisades, en prêchant l'indifférence religieuse. Aujourd'hui, Lusignan et Nérestan ne sont plus regardés que comme des troubles fêtes , qui tombent des nues pour tourmenter l'innocente Zaïre : on la“ plaint d'avoir un père et un frère que le hasard amène si mal-à-propos pour empêcher son mariage; on est surpris qué sur d'aussi foibles indices elle veuille bien les reconnoître pour ses parens, quand

(*). Sa voix et sa grâce extrinsèquó

Ont, mon ouvrage défendu,
Contre l'auditeur qui rébecque;
Mais quand le lecteur inorfondu
L'aura dans sa bibliothèque,
Tout mon honneur será perdo.

(Epitre de Voltaire è Valkener )

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il ne tiendroit qu'à elle de les désavouer: ainsi le 'seul intérêt qu'elle inspire à présent, est directement contraire à l'intérêt de la pièce ; et nous sommes, à l'égard de Zaïre, ce qu'étoit le financier dont parle Racine, à l'égard de la Judith de Boyer. G.

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XLVI.

ZAIRE. ·Du dénouement de cette pièce. Passions du théâtre.

ASSASSINER

sa maîtresse ou sa femme dans un accès de jalousie, ce n'est pas une chose extraordinaire, surtout dans la classe des gens du peuple accoutumés à se livrer aveuglément à leurs passions féroces. Cette frénésie est beaucoup plus rare chez les gens comme il faut, et plus encore chez les rois et les princes des nations policées; mais on dit qu'elle est fort commune chez les despotes de l'Asie.

L'assassinat est en lui-même une action ignoble : quand c'est un homme qu'on assassine pour se venger, c'est une lâcheté infâme. Il est sans doute bien plus théâtral et bien plus tragique d'assassiner une femme; il faut croire que la jalousie et la rage amoureuse ennoblissent beaucoup cet acte de brutalité. Il est cependant fâcheux pour l'honneur du théâtre, que cette brillante vengeance de l'amour outragé dont la peinture, nous charme, conduise, 'chez nous, droit à la Grève, les jaloux qui s'émancipent à de pareilles tragédies, quand ils ne sont ni rois ni princes; la justice ne tient compte aux amans, ni dé l'excès de la passion, ni de la violence dés remords. Voilà

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donc le plaisir le plus délicat qu'ait pu imaginer le dernier degré de la civilisation ! Le spectacle d'un maniaque qui , dans un mouvement de fureur , commet une action atroce digne de l'échafaud ou des Petites-Maisons.

Aristote a voulu sans doute flatter les Athéniens inventeurs de la tragédie; il a voulu se moquer de la postérité lorsqu'il a dit que la tragédie purge les passions. Les érudits se sont battus pendant plusieurs siècles pour savoir en quoi consistoit cette purgation ? Quelques-uns des plus modernes ont prétendu qu'Aristote n'avoit voulu dire autre chose, sinon que la tragédie purge les passions de tout ce qu'elles peuvent avoir de désagréable : ainsi , par exemple, la terreur et la pitié réelles font du mal ; la terreur et la pitié théâtrales ne causent que du plaisir, Si véritablement Aristote n'a eu dessein de dire que cela, Aristote est un bien mauvais plaisant de ne s'être pas mieux expliqué.

Combien de fortes têtes se sont laissées égarer par ce mot purger! combien de savans commentateurs se sont imaginé que la tragédie, à force d'exciter en nous la terreur et la pitié pour des objets imaginaires, nous endurcissoit aux horreurs les plus réelles , nous familiarisoitavec ce qu'il y a de plus terrible et de plus affligeant pour l'humanité ! Ainsi dans leur système, la tragédie purgeoit la terreur et la pitié, en expulsant ces passions de notre ame comme de mau, vaises humeurs.

Je n'ai garde , assurément, de prendre, un parti dans cette querelle ; ; je laisse les interprètes d'Aristote donner le sens qu'ils voudront à cette énigme, en leur, souhaitant le sens cominup. Mais la raison, d'accord avec l'expérience, prouve que l'habitude

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de voir des crimes et des atrocités sur la scène, accoutume les spectateurs à les voir de sang-froid dans la société. Des sophistes charlatans peuvent exalter ce genre d'amusement comme une école de vertu; les vrais philosophes anciens et modernes sont intimement convaincus que la vue continuelle de tant de passions extravagantes, de tant d'attentats effroyables contre la nature et l'humanité, dessèche et flétrit le ecur, émousse la sensibilité, comme l'usage des épices et des liqueurs fortes émousse le goût, et finit par détruire toute affection morale.

Assurément depuis plus de deux siècles que nous sommes au régime tragique, nous ne sommes pas

devenus plus doux , plus humains, plus généreux , plus sensibles ; dans nos discordes civiles , nous avons bien prouvé que le théâtre n'avoit pas poli nos meurs : : on a vu, d'un côté, le dernier excès de l'impudence et de la barbarie; de l'autre, le plus haut degré de la lâchelé et de la stupidité. Notre tragédlie avoit bien purgé la pitié, mais elle n'avoit pas purgé la peur , et surtout l'égoïsme. Comment les bourreaux auroientils eu quelques remords, quand les victimes paroissoient à leurs yeux de vils troupeaux dénués de sentiment et d'intelligence ?

On dit que le spectacle des malheurs de l'amour, est le meilleur spécifique contre cette passion funeste. Ecoulons le philosophe de Genève, qui, lui-même, a peint l'amour avec des traits si brûlans. « Je serois curieux, dit-il, de trouver quelqu'un , homme ou femme, qui s'osât vanter d'être sorti d'une représentation de Zaïre, bien prémuni contre l'amour. Pour moi, je crois entendre chaque spectateur dire en son caur, à la fin de la tragédie : ah! qu'on me donne ane Zaire ! je ferai bien en sorte de ne la pas tuer ».

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Cette idée de Rousseau est d'autant plus juste, que si Orosmane tue Zaïre, c'est, en vérité, parce qu'il le veut bien, ou plutôt parce que le poète le veut absolument. Depuis qu'on aime, il n'y a peut-être jamais eu d'amant qui, dans la même circonstance, ait tenu la conduite que Voltaire fait tenir à Orosmane ce soudan est un homme extraordinaire et même tout-à-fait unique dans les fastes de l'amour et de la jalousie.

Un amant qui intercepte un billet doux adressé à sa maîtresse, sans avoir la curiosité d'interroger le porteur, lequel est entre ses mains; un amant qui' connoît l'écrivain de la lettre, qui, pouvant d'un mot éclaircir l'intrigue et punir le téméraire, laisse lé galant aller son train, pour voir ce que tout cela deviendra, et qui va, comme Figaro, se mettre en embuscade au lieu du rendez-vous, pour y surprendre sa belle, un tel amant est le roi des fous; et il n'y a point de spectateur, quelque modeste qu'on le suppose, qui ne puisse se flatter d'être plus raisonnable et plus éclairé que lui sur ses intérêts. Orosmane ignoroit cette belle maxime, il vaut mieux prévenir le mal que de le punir: il lui étoit cependant si facile de rompre la partie !

Si les femmes, continue J.-J. Rousseau, n'ont pu se lasser de courir en foule à cette pièce enchanteresse et d'y faire courir les hommes, je ne dirai point que c'est pour s'encourager par l'exemple de l'héroïne, à ne pas imiter un sacrifice qui lui réussit si mal; mais c'est parce que, de toutes les tragédies qui sont au théâtre, nulle autre ne montre avec plus de charmes le pouvoir de l'amour et l'empire de la beauté ; et qu'on y apprend encore, pour surcroît de profit, à ne pas juger sa maîtresse sur les apparences ».

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