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XLIV.

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ZAIRE.-Dernier passage de l'Auteur...

VOLTA

genre

OLTAIRE dit, dans sa préface de Rome Sauvée : « Cette tragédie fut applaudie par le parterre, et beaucoup plus que Zaïre; mais elle n'est pas d'un à se soutenir comme Zaïre sur le théâtre : elle est beaucoup plus fortement écrite; et une seule scène entre César et Catilina étoit plus difficile à faire que la plupart des pièces où l'amour domine. Mais le cœur ramène à ces pièces, et l'admiration pour les anciens Romains s'épuise bientôt. Personne ne conspire aujourd'hui, et tout le monde aime ». La dernière phrase est jolie; l'antithèse entre aimer et conspirer, entre tout le monde et personne, est faite pour flatter dans tous les temps le goût des lecteurs frivoles par malheur cela est aussi faux que joli, et il n'y a presque pas un mot qui soit juste et raisonnable dans tout ce passage. Ce qui dégoûte aujourd'hui beaucoup des ouvrages de Voltaire, c'est qu'à l'exception de cette espèce de philosophie qui proscrit les prêtres, on n'y trouve rien, absolument rien que des idées superficielles, du clinquant, des bluettes et des bouffonneries satiriques.

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Si Rome sauvée fut applaudie par le parterre beaucoup plus que Zaïre, cela prouve que les applaudissemens ne prouvent rien. Rome sauvée n'est pas plus fortement écrite, mais plus sèchement, plus froidement, avec moins de naturel et de grâce que Zaïre. Aucune de ces deux tragédies n'est fortement écrite. Cette scène XIe. année.

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entre César et Catilina, que l'on prétend avoir été si difficile à faire, ne vaut pas la peine qu'elle a coûté; c'est une scène de rhéteur, dans laquelle Catilina et César parlent comme ils n'ont jamais parlé, et ne disent pas ce qu'ils doivent dire: leur entrevue même, dans le moment où on la suppose, est une invraisemblance.

Le cœur ramène aux pièces où l'amour domine, tandis que l'admiration pour les anciens Romains s'épuise bientôt. Quelle erreur! Voltaire, en écrivant cela, Comptoit sur le succès de sa conspiration contre Corneille. Cette admiration pour les anciens Romains ne s'épuisera jamais; elle a sa source dans le coeur, et dans les sentimens les plus honnêtes du cœur. Peut-on opposer le cœur à l'admiration pour les anciens Romains? Oh, la misérable antithèse ! Qu'elle est indigne d'un écrivain tel que Voltaire! Eh! n'est-ce pas le cœur qui admire le vieil Horace, Cornélie, Auguste? N'aurions - nous donc de cœur que pour admirer de fades romans et de folles tendresses? Qu'Orosmane et Zaïre sont petits et mesquins devant ces grands personnages, l'éternel honneur de l'humanité !

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Nous voici à la jolie phrase, personne ne conspire aujourd'hui, et tout le monde aime par malheur, elle ne signifie rien du tout; c'est dommage, en vérité. Dans le temps où Voltaire composoit cette préface, en 1752, tout le monde conspiroit déjà contre les anciennes institutions, et Voltaire étoit à la tête des conspirateurs. La conspiration s'est tramée pendant plus de trente ans ; il ne falloit pas inoins que dénaturer et corrompre les mœurs et les esprits de toute l'Europe. Il falloit du temps pour cela; mais enfin

*

la bombe a crevé, et chacun en a ressenti les

éclaboussures. Près d'un siècle avant Voltaire, le bon Lafontaine avoit déjà dit :

Amour est mort; le pauvre compagnon
Est enterré sur les bords du Lignon :
Nous n'en n'avons ici ni vent ni voie.

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Personne n'aimoit du temps de Voltaire ; tout le monde raisonnoit et déraisonnoit : l'esprit philosophique s'allie mal avec l'amour; il s'accommode mieux des jouissances physiques.

On voit qu'il ne reste rien de ce passage , dont chaque phrase est une sentence et une bévue, un oracle et une sotțise, C'est en dépit de la vérité , du bon sens et de la prudence, que les philosophes s'arrogeoient le titre de penseurs : ils pensoient beaucoup, à la vérité, mais ils pensoient' mal. Leurs pensées étoient extravagantes et téméraires, leurs lumières étoient des feux follets qui conduisoient à des précipices. Nous venons d'en faire une expérience assez publique : puissions - nous n'en tenter jamais une seconde !

Ce qu'il y a de plus étonnant et de plus déplorable, c'est que la sagesse , la mesure et la justesse des pensées donnoient alors l'exclusion au titre de penseurs : le plus sublime effort du génie et de la pensée, étoit d'imaginer et de penser; toute autorité civile et religieuse étoit contraire à la liberté. Point de rois, point de prêtres. Ces deux points faisoient toute la philosophie des docteurs de ce temps-là ; dę même que la saignée et l'eau chaude faisoient toute la médecine du docteur Sangrado. Il ne falloit ni études ni science pour prendre ses licences dans cette espèce de philosophie ; avec deux mots, un jeune homme se trouvoit tout-à-coup aussi savant que le

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philosophe le plus consommé et le plus décrépit : aussi y avoit-il alors une prodigieuse et incroyable propagation de l'espèce philosophique. G.

X L V.

ZAÏR E-Jugement de cette pièce par l'Auteur.

a

ON

N a conservé dans les Euvres de Voltaire jusqu'à l'extrait qu'il fit de sa tragédie de Zaïre dans la nouveauté : il envoya cet extrait à M. de la Roque, rédacteur du Mercure de France : ainsi ce fut l'auteur qui rendit compte au public de son ouvrage, et se jugea lui - même ; on peut croire qu'il se ménagea. L'article ne contient ni critiques ni éloges, mais il est fait avec une adresse qui déguise tous les défauts du plan : quant au style, il n'en est pas question. Voici le commencement de la lettre

que Voltaire écrivit à M. de la Roque en lui envoyant l'extrait:

Quoique,, pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine, Monsieur, de faire les extraits des pièces nouvelles , cependant vous me privez de cet avantage, et vous voulez que ce soit moi qui parle de Zaïre. Rien n'est plus poli. Voltaire eût regardé comme un avantage d'être jugé par M. de la Roque; il n'obéit qu'à regret à l'ordre qu'il a reçu de composer lui-même l'extrait de sa pièce. Beaucoup d'auteurs seroient fort dociles à de pareils ordres; cependant Voltaire insiste sur cette tyrannie de M. de la Roque, qui force un poète à parler de lui-même ; et il la relève par une comparaison qui n'est pas une raison, et qui même, s'il faut le dire, n'a guère de raison : 11

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me semble que je vois M. LE NORMAND ou M. COCHIN réduire un de leurs cliens à plaider sa cause.

Il y a sans doute ici du persifflage, et Voltaire se moque de M. de la Roque; autrement il ne le.compareroit pas à deux avocats célèbres, tels que Cochin et le Normand. Un critique n'est point l'avocat de l'auteur; l'auteur n'est point le client du critique; l'examen d'une tragédie n'est point un plaidoyer en sa faveur. Il n'y a point d'auteur qui ne souhaitât d'être réduit à plaider sa cause; il s'en fieroit bien plus à lui-même qu'à son prétendu avocat le journaliste ou cette comparaison n'a point de sens, ou c'est une dérision de la négligence du bon M. de la Roque qui, ne voulant pas se donner la peine de composer l'extrait d'une pièce, le faisoit faire par

l'auteur.

Voltaire termine l'extrait de sa tragédie par des réflexions justes et sages, énoncées avec une modestie qu'il est aisé d'avoir, et qui sied beaucoup quand on a un grand succès:

Hélas, qu'aux cœurs heureux les vertus sont faciles !

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« Je suis bien loin, dit-il, de m'énorgueillir du succès passager de quelques représentations. Qui ne connoît l'illusion du théâtre? Qui ne sait qu'une situation intéressante, mais triviale, une nouveauté brillante et hasardée, la seule voix d'une actrice suffisent pour tromper quelque temps le public? Quelle distance immense entre un ouvrage souffert (il pouvoit dire applaudi) au théâtre et un bon ouvrage ! »>

Ceux qu'on regarde comme les ennemis de Voltaire, quoiqu'ils ne soient que les amis de l'art, n'ont pas tenu un autre langage. Pour avoir une justé idée

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