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est fort naturelle. Roxane n'a pas besoin de la faire; elle sait déjà d'où vient la lettre : mais ce qui est tout-à-fait incompréhensible, c'est qu'Orosmane ne fait seulement pas attention à la réponse de l'esclave, qui lui apprend que le porteur est un des chrétiens nouvellement délivrés, et qu'on l'a mis dans les fers. Il ne peut y avoir qu'un soudan de comédie qui ne se fasse pas amener à l'instant le commissionnaire pour l'interroger : il est impossible qu'un amant jaloux néglige ce moyen de s'éclaircir; mais si Orosmane agissoit comme il est dans la nature qu'il agisse, la pièce finiroit là. Voltaire a été obligé de plier lo personnage à son plan, ce qui l'a jeté dans des embarras cruels. S'il avoit employé à imaginer une fable raisonnable , l'art et le talent dont il a eu besoin pour en masquer les vices, la pièce en vaudroit beaucoup mieux. M. de La Harpe ne dissimule pas l'objection ; il convient même qu'elle est embarrassante : quel aveu ! mais à force de commen, taires de suppositions et d'interprétations, 11 finit par la faire évanouir , et il conclut hardiment que ce n'est pas même une invraisemblance, mais une simple difficulté que le poète a sentie , et qu'il a eludée avec une adresse qu'il faut encore admirer. C'est ainsi que M. de La Harpe juge Voltaire.

Le premier mouvement de Roxane , après avoir lu la lettre, est une sorte de joie d'être instruite et de n'avoir plus qu'à se venger; bientôt cette fausse : tranquillité disparoît, sa fureur s'allume :

Qu'il meure ? vengeons-nous ; courez : qu'on le saisisse;
Que la main des muets s’arme pour son supplice.

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Cours, Fatime; sois prompte à servir ma colère. Le reste de la scène est d'une énergie, d'une chaleur

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et d'une éloquence vraiment tragique. Roxane est sûre de la trahison, le billet est formel; Orosmane, au contraire, ne tient qu'une lettre anonyme qui ne prouve rien : il ne peut recevoir de véritables lumières que du chrétien qui a fait le message; mais Voltaire lui défend de l'interroger, parce qu'il veut filer sa tragédie. Tous les discours du soudan se ressentent de cette situation fausse et forcée d'un personnage hors de la nature : il ne dit pas ce qu'il devroit dire, parce qu'il n'a pas fait ce qu'il devoit faire. Après la nature , il se retourne, plus mort que vif, vers son confident , et lui dit, d'un ton presque comique et qui peut paroître niais :

Eh bien! cher Corasmin, que dis-tu ? Il s'agit bien ici de ce que dit l'esclave Corasmin Roxane ne s'embarrasse guère de ce que dit et pense Fatime. Corasmin étonné de se voir interpellé par son maître, répond avec une flatterie servile, et un tour plus plaisant que tragique :

Moi! seigneur,
Je suis épouvanté de cet excès d'horreur.

:

pour Oros

quoiqu'au fond cela ne le touche guère. En effet, il n'y a pas de quoi se désespérer, même mane; son malheur est très-douteux , et cet excès d'horreur ne seroit rien, si le pauvrè soudan'étoit un homme, et s'il avoit une étincelle de bon sens. Il dit encore à son confident , 'de l'air le plus piteux : m.is '

1.

"
Tu vois comme on me traite.

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Tout ce dialogue est de la comédie, et rappetisse singulièrement Orosmane. Corasmin le trouve anéanti, et

L

lui en marque son étonnement, lorsque tout-à-coup le soudan, frappant du pied, sort de sa létargie par une boutade si brusque et si violente, qu'elle en est risible; car on diroit qu'Orosmane se pique de faire voir à son confident qu'il lui reste encore de la vigueur :

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Cours chez elle à l'instant; va, vole, Corasmin;
Montre-lui cet écrit; qu'elle tremble, et soudain
De cent coups de poignard que l'infidèle meure.
Mais avant de frapper... ah! cher ami, demeure;
Demeure, il n'est pas temps: je veux que ce chrétien,
Devant-elle amené... Non; je ne veux plus rien.

Je me meurs; je succombe à l'excès de ma rage.

Cet accès de frénésie est outré, et surtout déplacé, lorsqu'il n'y a point encore d'autre preuve de l'infidélité de Zaïre, qu'un billet anonyme dont le soudan s'embarrasse peu de connoître l'auteur. Cependant il vaudroit beaucoup mieux savoir de qui est la lettre, et si Zaïre en est complice, que de lui faire donner cent coups de poignard à la première vue. C'est trop tôt, et il a raison de dire un moment après qu'il n'est pas temps.

Je veux que ce chrétien

Devant elle amené..

C'est un éclair de raison dans ce chaos de folies. Voilà ce qu'il doit vouloir. Lorsqu'il ajoute qu'il ne veut plus rien, son délire est complet; mais c'est un délire factice que le poète lui prête pour occuper du moins son théâtre par des extravagances, puisque la marche de l'action est interrompue.

G.

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XLII.

ZAIRE. -Examen de quelques passages de l'Auteur.

CETTE

ETTE tragédie ne fut qu'un jeu d'esprit et même qu'une combinaison, un calcul: Voltaire venoit de faire siffler Eriphyle, pièce à fracas, qu'il ressuscita depuis sous le nom de Semiramis : ce mauvais succès lui fit juger qu'il falloit abandonner l'étonnant, le terrible, pour se jeter dans le tendre; il fit comme ces médecins, qui risquent la casse quand le séné ne leur réussit pas. La gaîté avec laquelle il parle de son plan, fait voir que dans ses romans pathétiques il se moquoit franchement des spectateurs, et de luimême tout le premier : « Celle-ci (dit-il, à l'occa sion du sujet de Zaïre, qu'il commençoit à traiter), celle-ci sera faite pour le coeur autant qu'Eriphyle ⚫ étoit faite pour l'imagination. La scène sera dans un lieu bien singulier; l'action se passera entre des turcs et des chrétiens: je peindrai leurs moeurs autant qu'il me sera possible, et je tâcherai de jeter dans cet ouvrage tout ce que la religion chrétienne semble avoir de plus pathétique et de plus intéressant, et tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus cruel ». Le sérail n'étoit pas au théâtre un lieu bien singulier, surtout depuis Bajazet: Voltaire a mis dans le sérail des scènes qui n'ont jamais dû ni pu s'y passer c'est en cela seul que consiste la singularité du lieu si l'auteur de Zaïre a peint autant qu'il lui étoit possible les mœurs des turcs et des chrétiens, son pouvoir est bien borné : car la

:

:

peinture est très-infidèle : Orosmane ne ressemble ni aux Turcs , ni aux Scythes : ce n'est qu'un portrait de fantaisie : je ne crois pas que du temps des croisades il y ait eu des chevaliers aussi dénaturés, aussi

y insensés que Lusignan et Nérestan : leur injustice et leur brutalité n'est pas assurément ce qu'il y a de plus pathétique et de plus intéressant dans la religion chrétienne; et la conversion de Zaïre n'est qu'une dérision du christianisme.

Voltaire est beaucoup plus folâtre et plus bouffon dans un autre passage, qui peut servir de préservatif aux jeunes filles, contre les larmes et les sanglots qui les suffoquent quand elles assistent pour la première fois à une représentation de cette pieuse et touchante farce. « Tout le monde, dit Voltaire, me reproche ici que je ne mets point d'amour dans mes pièces; ils en auront cette fois-ci, je vous jure , et ce ne sera pas de la galanterie : je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien , de si amoureux, de si tendre, de si furieux que ce que je versifie à présent pour leur plaire : ou je suis fort trompé, ou ce sera la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorency , de SaintLouis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet s'y trouveront : on y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem ; on aimera, on baptisera , on tuera ». La volonté de Voltaire n'a

pas

été accomplie en tout ; il vouloit qu'il y eût rien de si turc et de si chrétien que sa pièce : par malheur, il n'y a rien dans Zaïre de turc ni de chrétien

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mais l'amoureur , le tendre , le furieux n'y manque pas. Il ne se trompoit point, en disant que Zaïre seroit une singulière pièce; pour être exact, il falloit ajouter, par la folie. Quant aux noms de Montmorency,

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