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cette acception est la chose la plus commune dans notre langue. Il est vrai que dans le langage commun et familier, on dit fort bien je vous entends, pour je vous comprends; mais ce n'est pas une raison pour qu'on puisse dire en poésie, qu'Edipe entendit le monstre, pour signifier qu'il pénétra le sens de son énigme d'ailleurs ce vers, que M. de La Harpe dit avoir été répété par tout le monde, et qui lui paroît d'une précision si rare, est calqué sur celui de la Bérénice de Racine :

J

Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut. Si l'on en croit M. de La Harpe, il y a une grande distance entre ces deux vers, parce que le fond de celui de Voltaire est plus noble. Sans examiner s'il est trèsnoble de deviner une énigme, et d'obtenir un trône pour prix de cette sagacité, aujourd'hui si commune, il reste, toujours vrai que le vers de Voltaire, différent de celui de Racine pour le foud, est le même pour la forme ; et c'est précisément cette forme qui en fait le mérite.

,

Ce qui me persuade qu'Edipe est le chef-d'œuvre de Voltaire, c'est qu'il n'y a dans aucune de ses tragédies les plus vantées, deux actes aussi bien conduits, aussi bien gradués, d'un aussi grand effet que les deux derniers actes de son Edipe, qu'il a pris dans Sophocle. Aucun de ses ouvrages, réputés chefs-d'œuvre, ne présente des conceptions dramatiques aussi fortes et aussi profondes que celles qu'on admire dans la scène où le grand-prêtre accuse Edipe, et dans la double confidence d'Edipe avec Jocaste : ce sont là des traits d'un grand maître. Voltaire eut le talent d'exposer heureusement sur notre scène ces beautés de Sophocle; il sut broder en paillettes, avec une grande

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dextérité, un canevas trop simple pour nos mœurs : il jeta un riche manteau sur les épaules de cette statue antique; il égaya de sentences et de lieux communs la måle et noble austérité du poète grec ; et M. de La Harpe a prétendu qu'il avoit surpassé Sophocle, parce qu'il l'avoit enjolivé par des agrémens de jeune homme.

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Je dois relever ici un abus trop fréquent dans les comparaisons qu'on établit entre les tragiques anciens et modernes on compte l'invention pour rien, et Tinvention est du plus grand prix dans une pièce de théâtre. Un critique assure, avec autant de légèreté que de hardiesse, qu'un bel-esprit moderne a surpassé Sophocle et Euripide, parce qu'il a semé quelques fleurs dans des scènes créées par ces grands maîtres; mais ces fleurs, dont le coloris nous enchante, n'auroient été pour les Athéniens que du clinquant d'écolier.

La plus grande de toutes les injustices, c'est d'op-, poser au style frais et brillant d'un auteur français, la traduction pâle et décorée d'un auteur grec : c'est mettre un squelette à côté d'un corps vivant, de la plus belle carnation. L'Edipe de Voltaire est la mieux écrite de ses tragédies; il suivoit alors les bons mo-, dèles, dont il s'est écarté depuis pour se faire une manière expéditive, plus originale et plus conforme à son humeur : il n'est que trop vrai, que dans le genre noble et grave, ce que Voltaire a fait de mieux date de sa première jeunesse, où il croyoit avoir be¬ soin de travailler pour se faire un nom. Les succès, qui stimulent et ániment les autres poètes, n'ont fait que le corrompre : c'est dans Edipe et dans la Henriade, ses premiers ouvrages, qu'il faut chercher ses meilleurs vers.

G.

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XXXVIII.

DIPE.

- Examen du style et de la tirade sur les

prêtres. LA tirade sur les prêtres est toujours applaudie dans cette pièce, autant et plus que les beautés les plus réelles; à peine laisse-t-on à l'actrice le temps d'achever ces vers :

Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ,
Notre crédulité fait toute leur science.

Toute la salle retentit du plus terrible fracas. Qui croiroit que nos jeunes Français sont pénétrés d'une aussi sainte indignation contre la fourberie des prêtres païens ? Rien n'est plus édifiant que ce zèle contre des imposteurs qui trompoient le peuple il y a trois mille ans. Des gens timides et scrupuleux, de vieux radoteurs, craignent que les prêtres chrétiens n'aient une grande part à cette explosion, et même qu'elle ne soit toute entière pour eux : je n'en veux rien croire ; car enfin, si les prêtres sont tous des fourbes, il n'en faut point avoir ; et comment avoir une religion sans prêtre et sans culle?

On m'objectera qu'une religion sans culte et sans prêtre, est précisément ce qu'il y a de plus à la mode à présent ; que c'est là l’élixir de cette doctrine, à qui l'on a donné, je ne sais pourquoi, le titre exclusif et spécial de philosophie ; car probablement il y a d'autre philosophie que celle qui consiste à ne vouloir point de prêtre; ou bien,

s'il

n'y an avoit pas d'autre, ce seroit une chose bien facile

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que la philosophie , et l'on seroit philosophie à peu die frais.

L'objection est spécieuse, et je pourrois bien y répondre ; mais je crois qu'il sera plus amusant d'exaniiner si la tirade par elle-même, et toute philosophie à part, a de quoi se faire applaudir avec tant de chaleur : c'est Jocasté qui parle ; et il faut observer que, malgré l'épithète de devot, donnée au sexe féminin, les femmes sont très-avides de nouvelles doctrines , 'très = enclines à l'hérésie , et qu'elles s'érigent volontiers 'en docteurs hétérodoxes. Ecoutons lé sermon de Jocaste contre les devins et la divination :

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Un ministère saint lès attache aux autels;
Ils approchent des dieux; mais ils sont des mortels.

:

:

Le prédicateur est d'abord très-modéré, et ne dit rien qui ne soit avoué de tout le monde : personne n'a jamais prétendu que les prêtres fussent des dieux : on croit seulement qu'en approchant des dieux, ils peuvent puiser dans ce mmerce une force particulière, pour résister aux passions de l'humanité :

Pensez-vous qu'en effet, au gré de leur demande,

Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende? Il y a peu de liaison dans les idées de Jocaste : il seroit très-possible que les prêtres, sans être des dieux, , fussent des prophètes, 'et reçussent des dieux quelques lumières sur l'avenir.

Au gré de leur demande est un hémistiche qu'on n'excuseroit pas dans le moindre rimeur, et qui n'est pas digne de Voltaire.

Que sous un fer sacré des taureaux gémissans',
Dévoilent l'avenir 'leurs regards perçans.

Des taureaux font bien plus que gémir , quand ils sont sous un fer sacré ou non sacré, sous le glaive du prêtre ou sous le couteau du boucher ; alors, ils

, beuglent; et comme l'a très-bien remarqué le savant auteur d'Achille a Scyros , quand c'est dans un sacrifice que beuglent les taureaux, les cris qu'ils font entendre sont des beuglemens sacrés, et non pas des gémissemens. Le second vers est vague; ce ne sont pas les taureaux gémissans qui dévoilent l'avenir, c'est l'inspection de leurs entrailles. Jocaste n'est-elle pas un peu inconséquente quand elle accorde des regards perçans à des hommes qu'elle assure ne voir goutte dans l'avenir !

Et

que

de leurs festons ces victimes ornées,
Des humains dans leurs flancs portent les destinées.

C'est la même idée retournée d'une autre manière, qui n'est guère plus heureuse : ces victimes, après avoir déjà nommé les taureaux, seroit languissant même en prose. A quoi se rapportent leurs dans leurs festons ? Sont-ce les festons de ces victimes ? Sont-ce les festons des prêtres ? Remarquez la prodigieuse affluence du pronom leur : leur demande, leurs oiseaux , leurs regards, leurs festons, leurs flammes. Quelle profusion de ce monosyllabe peu harmonieux dans un si petit nombre de vers..

Non, non,

chercher ainsi l'obscure vérité, C'est usurper les droits de la Divinité. Comment usurpe-t-on les droits de la Divinité en cherchant l'obscure vérité ? Est-ce que par hasard ce seroit un droit de la Divinité de chercher la vérité ? Ce seroit un droit bien modeste : la Divinité n'a pas besoin de chercher l'obscure vérité; elle est

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