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Sophocle; et les applaudissemens qu'on ne cesse de donner aux derniers actes d'Edipe, sont peut-être le plus beau triomphe des anciens : le premier soin de Voltaire, enivré d'orgueil, fut d'oublier ou plutôt də déchirer son bienfaiteur. J'invite ceux qui me reprochent quelquefois un excès de sévérité, à l'égard d'un auteur si fameux, à se rappeler son insolence et son ingratitude envers le plus illustre tragique de l'antiquité, qu'il est bien loin d'égaler même dans ses meilleurs ouvrages. La mesure des deux génies se trouve dans l'Edipe même : les premiers actes de la pièce française sont, aux derniers, ce que Voltaire est à Sophocle.

Il étoit fort jeune, quand il composa cette critique; et loin d'être rempli de la lecture des anciens, comme il l'écrivoit au P. Porée, on voit qu'il n'en avoit pas la moindre teinture : c'est une suite de bévues et d'impertinences, débitées avec l'arrogance d'un jeune étourdi qui se croit un grand homme, et s'imagine tout savoir, parce qu'il a heureusement rimé quelques scènes et quelques lieux communs. Sophocle lui fait pitié ; il croit que, s'il étoit né de nos jours, il eût perfectionné son art qu'il n'avoit fait qu'ébaucher. A l'entendre, les tragiques grecs sont bien déchus de cette haute estime où ils étoient autrefois ( du tems de Racine, sans doute), leurs ouvrages sont ou ignorés, ou méprises. Voltaire nous donne là une belle idée du goût de ses contemporains. Je ne suis point étonné que des hommes qui méprisoient ou ignoroient les tragédies grecques aient tant admiré les siennes. Cependant, pour admirer un peu ce que le blaspheme a de trop crû, le jeune poète nous fait la grâce de convenir qu'il ne faut pas les mépriser entièrement ; et il conclut, avec la légèreté d'un petit maître :

Après vous avoir dit bien du mal de Sophocle, je suïs obligé de vous en dire le peu de bien que j'en G.

sais.

XXXVII.

CDIPF. Jugemens divers sur cette pièce.

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C'EST 'EST le coup d'essai, et, suivant quelques critiques, le chef-d'œuvre de Voltaire. Si l'on adopte cette opinion, on trouvera que Voltaire a suivi une marché tout opposée à celle de Racine: il n'a cessé de rétrograder'; Racine a toujours avancé dans la carrière : Voltaire à commencé par sa meilleure tragédie, Racine a fini par son chef-d'œuvre. Mais M. de Lá Harpe accuse de perfidie les louanges exagérées qu'on accorde au début de son maître : dipe, dit-il, est un coup d'essai brillant, mais n'est point au nombre des chefs-d'œuvre de l'auteur.

Malheureusement M. de La Harpe lui – même à beaucoup contribué par ses éloges, à fortifier fe sentiment contraire. En effet, une tragédie dont les deux derniers actes sont supérieurs aux quatre premiers actes de l'Edipe de Sophocle; une tragédie où Voltaire a embelli, perfectionné tout ce qu'il a imité du plus grand des tragiques grecs, si elle n'est pas un chefd'œuvre de l'art, est du moins le chef-d'œuvre de Voltaire : c'est la conclusion la plus naturelle qu'on puisse tirer de pareilles prémices, c'est-à-dire, de ces assertions hardies qui placent un écolier dans l'art dramatique au-dessus du grand modèle qu'il a essayé d'i

:

Lorsque j'entends dire à M. de La Harpe : Ces deux actes sont un chef-d'ouvre pour les connoisseurs , et il ne falloit rien moins pour l'emporter sur ceux de Sophocle, qui sont très-beaux ; et lorsqu'ensuite le même M. de La Harpe soutient qu'@dipe n'est pas le chef-d'oeuvre de son auteur, je suis fâché que ce littérateur estimable ne soit pas plus d'accord avec luimême. Comment l'ouvrage qui surpasse le chef-d'ouvre de Sophocle, ne seroit-il que le coup d'essai de Voltaire ? Cela est trop fort ; et quoique M. de La Harpe soit de la meilleure foi du monde, jamais la haine n'a pu imaginer une louange aussi perfide.

M. de La Harpe s'appuie des témoignages de notre grand lyrique , Jean-Baptiste Rousseau, qui écrivit alors : Le Français de vingt-quatre ans l'a emporté en plus d'un endroit sur le grec de quatre-vingts. Sans rechercher ici les motifs secrets qui ont pu dicter ce jugement à Rousseau , on peut dire que c'est un de ces traits hasardés qui échappent dans une lettre , et qu'il faut le regarder , non pas comme un jugement réfléchi , mais comme un encouragement donné à un jeune auteur : peut-être aussi ( car les auteurs ont des foiblesses secrètes que le vulgaire ne devine pas), peut-être Rousseau n'a-t-ilécrit cela que parce qu'il s'est laissé séduire par la petite antithèse du français de vingt-quatre ans, et du grec de quatre-vingts.

Louis Racine fit, au contraire, une critique trèsvive de l'Edipe. Ce que M. de La Harpe lui pardonne le moins , c'est d'avoir osé blâmer ce vers , qui lui paroît admirable :

Vint, vit ce monstre affreux, l'entendit et fut roi. Racine trouve qu'entendit n'est ni élégant , ni juste, pour signifier comprit; M. de La Harpe prétend que

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Après vous avoir dit bien du mal de Sophocle, je suis obligé de vous en dire le peu de bien que j'en

sais.

G.

XXXVII.

DIPF. Jugemens divers sur cette pièce.

C'EST 'EST le coup d'essai, et, suivant quelques critiques, le chef-d'œuvre de Voltaire. Si l'on adopte cette opinion, on trouvera que Voltaire a suivi une marché tout opposée à celle de Racine: il n'a cessé de rétrograder'; Racine a toujours avancé dans la carrière ! Voltaire à commencé par sa meilleure tragédie, Racine a fini par son chef-d'œuvre. Mais M. de Lá Harpe accuse de perfidie les louanges exagérées qu'on accorde au début de son maître : dipe, dit-il, est un coup d'essai brillant, mais n'est point au nombre des chefs-d'œuvre de l'auteur.

Malheureusement M. de La Harpe lui – même à beaucoup contribué par ses éloges, à fortifier fe sentiment contraire. En effet, une tragédie dont les deux derniers actes sont supérieurs aux quatre premiers actes de l'Edipe de Sophocle; une tragédie où Voltaire a embelli, perfectionné tout ce qu'il a imité du plus grand des tragiques grecs, si elle n'est pas un chefd'œuvre de l'art, est du moins le chef-d'oeuvre de Voltaire : c'est la conclusion la plus naturelle qu'on puisse tirer de pareilles prémices, c'est-à-dire, de ces assertions hardies qui placent un écolier dans l'art dramatique au-dessus du grand modèle qu'il a essayé d'i

Lorsque j'entends dire à M. de La Harpe: Ces deux actes sont un chef-d'œuvre pour les connoisseurs, et il ne falloit rien moins pour l'emporter sur ceux de Sophocle, qui sont très-beaux; et lorsqu'ensuite le même M. de La Harpe soutient qu'Edipe n'est pas le chef-d'œuvre de son auteur, je suis fâché que ce littérateur estimable ne soit pas plus d'accord avec luimême. Comment l'ouvrage qui surpasse le chef-d'œuvre de Sophocle, ne seroit-il que le coup d'essai de Voltaire? Cela est trop fort; et quoique M. de La Harpe soit de la meilleure foi du monde, jamais la haine n'a pu imaginer une louange aussi perfide.

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M. de La Harpe s'appuie des témoignages de notre grand lyrique, Jean-Baptiste Rousseau, qui écrivit alors: Le Français de vingt-quatre ans l'a emporté en plus d'un endroit sur le grec de quatre-vingts. Sans rechercher ici les motifs secrets qui ont pu dicter ce jugement à Rousseau, on peut dire que c'est un de ces traits hasardés qui échappent dans une lettre, qu'il faut le regarder, non pas comme un jugement réfléchi, mais comme un encouragement donné à un jeune auteur peut-être aussi (car les auteurs ont des foiblesses secrètes que le vulgaire ne devine pas), peut-être Rousseau n'a-t-il écrit cela que parce qu'il s'est laissé séduire par la petite antithèse du français de vingt-quatre ans, et du grec de quatre-vingts.

Louis Racine fit, au contraire, une critique trèsvive de l'Edipe. Ce que M. de La Harpe lui pardonne le moins, c'est d'avoir osé blâmer ce vers, qui lui paroît admirable :

Vint, vit ce monstre affreux, l'entendit et fut roi.

Racine trouve qu'entendit n'est ni élégant, ni juste, pour signifier comprit; M. de La Harpe prétend que

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