Billeder på siden
PDF
ePub

7

d'accueillir avec transport la tragédie de Gaston et
Bayard: la seconde représentation a été plus heureuse
encore que la première. L'ouvrage a sans doute les
défauts de l'école de Voltaire, la complication des
incidens, l'abus de la pantomime et des coups de
théâtre, l'invraisemblance des situations; mais les
beautés l'emportent l'héroïsme des pensées et des
sentimens, la grandeur des caractères, la force des
combinaisons dramatiques, le contraste de la perfidie
italienne et de la loyauté française, un certain élan
de générosité, de courage et de gloire, un enthou-
siasme guerrier et la peinture admirable des mœurs
chevaleresques, attachent et intéressent vivement le
spectateur. On peut appliquer à cette tragédie ce que
Quintilien dit des odes d'Alcée ; on y entend pour
ainsi dire le son de la trompette: Sonat quodammodo
bellicum.
G.

[ocr errors]

1

THEATRE DE VOLTAIRE.

[ocr errors]

XXXVI.

ŒDIPE. Lettre de l'auteur au P. PORÉE.

L'AUTEUR nous apprend lui-même qu'il avoit d'a

bord composé cette tragédie presque sans amour; et, sur cet article, on peut le croire; mais il assure aussi qu'il étoit alors plein de la lecture des anciens, et des leçons du P. Porée. Quant aux leçons du P. Porée, je n'en doute pas; Voltaire fut certainement un excellent écolier, un écolier rare pour la lecture des anciens, cela mérite explication. Si, par les anciens il désigne seulement ses livres de classe, il est constant qu'il les entendoit et les expliquoit mieux qu'aucun de ses condisciples : s'il a dessein de nous persuader qu'au sortir du collége, il lisoit les poètes grecs à livre ouvert, c'est une gascon nade poétique dont il faut beaucoup rabattre : il est plus que probable que Sophocle étoit pour lui du haut allemand, et qu'il composa son Edipe sur la traduction de Dacier. Voltaire ne savoit point le grec, et savoit médiocrement le latin, comme tous les jeunes gens qui se hâtent, au sortir du collége, de se jeter dans le métier d'auteur : Racine, au contraire, étoit très-savant dans ces deux langues; et quand la différence de leur éducation et de leur caractère ne confirmeroit pas cette assertion, il suffit de les entendre tous les deux parler des anciens, pour juger que Racine les aime et les connoît XIe. année.

17

à fond, tandis que Voltaire s'en moque ou n'en parle que par ouï-dire.

Dix ans après la première représentation d'Edipe Voltaire, âgé de trente-cinq ans, envoya au P. Porée, son ancien maître, un exemplaire de cette pièce, où j'ai eu soin, dit-il, d'effacer autant que j'ai pu les couleurs fades d'un amour déplacé que j'avois mêlées, malgré moi, aux traits mâles et terribles que ce sujet exige. Il s'agit sans doute de ce premier Edipe, presque sans amour, et refusé par les comédiens ; c'étoit celui-là qu'il envoyoit, comme beaucoup plus édifiant, aux jansénistes, et à tous les gens d'église il réservoit pour le beau monde et pour la bonne compagnie la passion touchante d'une espèce de don Quichotte avec une vieille Dulcinée qui a un fils majeur, et qui, depuis long-temps, est grand'mère. Il me semble cependant que le P. Porée et les gens d'église auroient encore préféré les fades amours de Philoctète aux sarcasmes virulens du poète contre les prêtres. Je ne sais s'il avoit aussi effacé les couleurs un peu trop vives de cette philosophie anti-sacerdotale, qui commençoient à jeter un grand éclat, et dont les jésuites, comme les jansénistes, ne devoient pas être très-flattés.

Au reste, cette lettre de Voltaire au P. Porée, est vraiment une lettre d'écolier qui fait l'hypocrite. Il a le ton doux, mielleux et benin; il condamne les excès où la vanité entraîne les gens de lettres, qui sont, dit-il, plus mordans que des avocats, et plus emportés que des jansenistes; petit trait de flatterie pour le P. Porée, auquel il croyoit faire sa cour en se moquant des jansenistes. S'il eût écrit à Nicole ou bien au grand Arnaud, il n'auroit pas manqué de dire que les gens de lettres étoient aussi ambitieux et aussi intrigans que les jésuites. « Les lettres humaines, con

[ocr errors]

tinue-t-il avec une candeur et une charité tout-à-fait touchante, les lettres humaines sont devenues trèsinhumaines ; on injurie, on cabale, on calomnie; il est plaisant qu'il soit permis de dire aux gens, par écrit, ce qu'on n'oseroit pas leur dire en face ». Quelle bonté d'ame! quelle noblesse ! quelle générosité ! L'homme qui parle ainsi, n'a sans doute jamais injurié, ni calomnié personne ; il n'a jamais souillé sa plume par des satires grossières et cyniques. Les philosophes reprochoient aux prédicateurs de ne pas pratiquer la doctrine de l'Evangile on voit combien ils étoient eux-mêmes fidèles observateurs de leurs principes. Voltaire prêchant contre la cabale et les querelles littérales! C'est Gracchus prêchant contre les factions populaires :

Fr

F

:

Quis tulerit Gracchos de seditione querentes?

(JUVÉNAL.)

Il n'est point plaisant qu'il soit permis de dire aux gens, par écrit, ce qu'on n'oseroit leur dire en face. D'abord il n'est jamais permis de calomnier les gens, ni même d'en médire, soit par écrit, soit en leur présence: quant à la censure littéraire, ce n'est point aux auteurs qu'elle s'adresse, mais au public. Le critique ne dira point en face à un poète : « Vous avez fait une mauvaise tragédie, » à moins que ce ne soit son ami, parce que dans la société, c'est à l'homme et non pas au poète qu'on parle ; mais il fera part ay public de son opinion sur cette tragédie, parce que tout écrivain doit au public la vérité, et qu'il est de l'intérêt des arts que chacun en puisse dire librement son avis şans blesser la politesse due en particulier à chaque artiste. Il n'y a donc rien à cela de plaisant ; et quand on voit ainsi la plaisanterie où elle n'est pas,

[ocr errors]
[ocr errors]

souvent on ne la voit pas où elle est. Voltaire, par exemple, ne voyoit pas combien c'étoit un spectacle comique, qu'un jeune poète, très-caustique et trèsvindicatif, faisant ainsi la chatte-mitte et le bon apốtre, pour tromper un vieux jésuite.

:

Cette parade d'humanité littéraire est terminée par des complimens et par des solécismes qui les détruisent: « Vous m'avez appris, mon cher Père, à fuir ces bassesses, et à savoir vivre, comme à savoir écrire ». N'est-il pas étonnant qu'un écolier, écrivant à son maître, soigne si peu son style, et fasse des fautes de grammaire aussi lourdes? On ne dit point apprendre à savoir vivre, à savoir écrire apprendre à savoir est une locution barbare; on apprend pour savoir, et non pas à savoir. Le P. Porée ne lui avoit pas appris à bien écrire, s'il lui avoit appris à s'exprimer ainsi. Adieu, mon cher et révérend Père ; je suis pour jamais à vous et aux vôtres, avec la tendre reconnoissance que je vous dois, et que ceux qui ont été élevés pour vous, ne conservent pas toujours ». Tant que les jésuites eurent quelque crédit, il fut à eux, et fit parade de sa reconnoissance pour ses maîtres; quand ils furent malheureux, persécutés et bannis, il les chargea d'outrages et les poursuivit jusque dans leur exil avec des railleries sanglantes, comme autrefois le lâche Semeï insulta dans sa fuite l'infortuné David. Vive la philosophie pour connoître l'air du bureau et se prêter aux circonstances! Faut-il être étonné qu'un courtisan aussi galant que Voltaire, ait oublié le P. Porée pour madame de Pompadour ?

Voltaire n'eut pas plus de reconnoissance pour Sophocle que pour les jésuites. Il devoit au poète grec le succès de sa première tragédie ; on n'estime encore aujourd'hui, dans cette pièce, que les emprunts faits à

[ocr errors]
« ForrigeFortsæt »