Billeder på siden
PDF
ePub
[ocr errors]

il y prouve par-tout que le premier ne peut être véritablement puissant, et le second véritablement libre, que par l'amour des lois.

f ******

Nous passerons sous silence une foule d'opuscules sortis de sa plume, tantôt profonde, tantôt ingénieuse car tel est le mérite de M. Moreau, que l'on peut oublier, sans nuire à sa réputation, beaucoup de ses écrits qui feroient la réputation d'un autre. Souvent il se délassoit de ses pénibles occupations et de ses laborieuses recherches par des pièces de poésie, où brilloit autant de grâce et de gaîté qu'il mettoit dans ses autres ouvrages de gravité et de raisonnement, et par des chansons très-agréables qui n'ont point été oubliées, et qui prouvent qu'un homme aussi instruit, étoit encore un homme très-aimable.

M. Moreau ne fut pas moins recommandable par ses qualités personnelles que par sa plume et son savoir. Sa moralité répondit toujours à celle de ses ouvrages, et il eût rougi de démentir par sa conduite, ces principes d'ordre et d'équité qu'il défendoit par ses écrits. Ami de la paix domestique comme il l'étoit de la paix politique, sa vie privée étoit douce et facile; bon père et bon époux, il fut encore bon ami, et il oublioit les injustices qu'il éprouvoit quelquefois, par les services qu'il aimoit à rendre. Son amour pour la religion répondit à celui qu'il avoit pour l'état : elle fit surtout la consolation de sa longue retraite, et şes dernières paroles ont été les expressions de są piété et de sa foi enfin, mort plein de jours et de travaux, il laisse un nom qui, cher à ses contemporains, doit encore passer avec, honneur à la pos¬ térité.

:

M. Moreau, né à Saint- Florentin, le 20 décembre 1717, est mort à Chambourci, près Saint

Germain-en-Laye, le 29 juin 1803. Il ne laisse aucune postérité mâle, et il se survit seulement dans une fille unique qu'il aimoit tendrement; double modèle de piété filiale et d'amour conjugal, et héritière d'une partie, sinon de ses, connoissances, du moins de son esprit.

X X XIV.

Sur CREVIER.

CREVIER

st

REVIER est un des auteurs dont la renommée a eu le plus à souffrir des injustices littéraires du dix-huitième siècle, si fécond en injustices de tout genre. Ses ouvrages parurent à une époque où le premier corps enseignant commençoit à être en butte aux sarcasmes des novateurs. L'Université de Paris étoit une de ces institutions fondamentales sur lesquelles nos penseurs dirigeoient tous les traits de leur sublime philosophie : à leurs yeux, cette école célèbre, mère de tous les génies qui avoient illustré notre littérature, n'étoit qu'un établissement gothique, reste grossier de la barbarie de nos pères. Quand on songe que c'étoit ainsi qu'ils traitoient, au mépris du bons sens, tout ce que l'autorité du temps et l'expérience des siècles avoient sanctionné pour le bien de la société française, et même de la civilisation européenne ; et quand on réfléchit sur ce mieux imaginaire, véritable ennemi du bien, fruit de leurs rêves et de leur extravagance, aussi chimérique que les visions d'un malade en délire, on ne sauroit éprouver qu'un sentiment profond de pitié pour toutes leurs conceptions, quelqu'éclat qu'aient

V

"

J

pu leur donner l'esprit, le talent et l'éloquence; moyens séduisans, mais toujours foibles, lorsque la raison et l'expérience ne leur servent pas d'appui. Les profes seurs de l'Université, ces hommes dont l'élection étoit soumise aux plus sévères épreuves, n'étoient, suivant eux, que des pédans qui ne savoient que le latin et le catéchisme on leur reprochoit surtout de ne savoir pas écrire en français. Rollin, cependant, avoit fait d'avance une belle réponse à ce reproche : il avoit écrit, dans notre langue, avec plus d'art, de variété, de grâce et de talent, que la plupart de ces censeurs orgueilleux, auxquels un ton fier et une causticité cynique tenoient lieu de tout génie ; et les ouvrages les plus essentiels pour l'instruction, sortirent de cette même Université, si violemment et si ridiculement décriée car on doit considérer l'Histoire Ancienne et l'Histoire Romaine de M. Rollin, l'Histoire des Empereurs de Crevier, l'Histoire du Bas-Empire de Le Beau, comme les premiers élémens de toutes les connoissances historiques que les gens du monde peuvent acquérir.

:

Rollin, protégé par le suffrage de l'écrivain le plus renommé du siècle, n'eut à soutenir que des attaques indirectes Le Beau, dont l'emphase avoit du rapport avec le style à la mode, trouva grâce devant les juges suprêmes de la littérature; mais Crevier fut exposé à toute leur rigueur. Il étoit coupable de deux crimes impardonnables; il avoit composé une Histoire de l'Universite, où les services rendus à l'Etat par cette société savante, étoient exposés avec toute la candeur et toute la simplicité que le genre exige: on y voit cette compagnie, dont l'origine remonte aux premiers âges de la monarchie, jeter, dans les Gaules soumises à des conquérans barbares, les premiers fondemens des

,

sciences qui adoucissent l'esprit, épurent les mœurs civilisent les peuples, et concourent à l'illustration, à la gloire et au bonheur des nations; on y prend une idée du rôle important que jouoit, dans les affaires de l'Etat, ce corps de docteurs et de professeurs, avant que tout eût plié sous l'autorité royale ; on aime à y voir briller le nom des grands hommes qu'il a produits mais tout cela n'étoit point du goût de nos penseurs, qui ne vouloient pas qu'on retraçât la gloire de l'Université dont ils méditoient la ruine. Crevier d'ailleurs, avoit manqué de respect aux doctrines accréditées, en attaquant Montesquieu : une brochure, où il relevoit avec autant de modération que d'exactitude et de jugement les erreurs et les sophismes de ce grand écrivain, fut traitée de libelle. L'étude approfondie qu'il avoit faite des historiens de l'antiquité, lui donnoit le droit de censurer les fautes d'un homme de génie, qui fut souvent égaré par son génie même. Voltaire a fait sur les ouvrages de Montesquieu, des critiques cent fois plus amères et plus sanglantes que celles de Crevier; mais ce qu'on passoit au chef de la littérature, ne pouvoit apparemment se pardonner à un simple professeur : le censeur imprudent fut baptisé de tous les noms que des fanatiques peuvent prodiguer à des infidèles; il fut appelé bête de somme, âne, cheval, cuistre, laquais de Rollin, par le parti tout entier, surtout par l'écrivain qui avoit encore plus de torts que lui envers Montesquieu, si l'on peut nommer ainsi des critiques solides et justes; et comme les bons mots, et même les injures font toujours beaucoup d'impression sur la multitude, la réputation de M. Crevier en est restée flétrie.

:

Cependant les connoisseurs conviennent que nous avons peu d'historiens plus exacts et plus judicieux:

[ocr errors]
[ocr errors]

il l'emporte à cet égard sur Rollin, dont il est fort éloigné d'avoir le talent, le style et les grâces. La nature qui avoit refusé ces dons heureux à l'historien des Empereurs, lui avoit accordé un sens très-droit et un esprit éminemment juste; c'est ce qu'on observe aisément en lisant son ouvrage avec quelqu'attention: on est même quelquefois étonné de la profondeur de ses jugemens, et de la sagacité avec laquelle il analyse et ́redresse les erreurs des auteurs anciens. L'autorité même de Tacite ne lui en impose pas; il ne connoît d'autre autorité que celle de la raison: il substitue quelquefois ses pensées à celles de ce grand auteur ; et ses corrections sont presque toujours dictées par le bon sens. M. Crevier n'est sûrement pas un Tacite; mais son jugement a souvent raison contre le génie de l'historien latin. Son style est quelquefois incorrect, quelquefois d'une familiarité un peu grossière; mais il est, en général, clair et précis ; il y a beaucoup à profiter dans la lecture des ouvrages de ce professeur, que d'injustes préjugés nous représentent comme un lourd et ennuyeux pédant.

[ocr errors]

Je voudrois que des sarcasmes et des injures, inspirés par les plus ridicules préventions, ne fussent pas, capables d'étouffer la reconnoissance due à ces écrivains laborieux, qui ont défriché pour nous les champs de l'antiquité. Les services rendus à la littérature par Rollin, Crevier et Le Beau, sont inappréciables: ceux qui jouissent du fruit de leurs travaux ne se doutent pas ordinairement de ce qu'il a coûté ; ils seroient peut-être moins ingrats, s'ils savoient combien il a fallu lire et dépouiller d'auteurs pour composer ces utiles compilations, qui ont rendu l'instruction vulgaire. Crevier n'est pas toujours soutenu et guidé par Tacite que d'historiens obscurs, insipides et rebu

« ForrigeFortsæt »