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tenir la passion impétueuse de l'amour, pour combattre ses illusions décevantes, pour fuir le bonheur qu'elle semble promettre, et ce seroit être un sot ou une dupe, dans un système où l'on est naturellement le centre de tout, où l'on doit tout rapporter à soi, de combattre par une lutte aussi pénible, un penchant aussi doux.

A ce tableau de quelques circonstances de sa vie, Chabanon joint celui de ses liaisons avec son frère Maugris. Ce second tableau promet encore moins d'intérêt que le premier. Cependant la tendresse fraternelle y est peinte avec des couleurs si aimables, la scène qui précéda la mort d'un des deux tendres amis, et la douleur qui fut le partage de l'autre est représentée avec des traits si touchans, que si on n'admire pas l'ouvrage on en aime du moins

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l'auteur.

Admirateur enthousiaste de Voltaire, l'aimant presque autant qu'il aimoit ses maîtresses, Chabanon consacre un tiers de son œuvre posthume à la gloire de son héros. Nouvelles anecdotes sur cet homme célèbre, nouveaux détails sur l'intérieur du château de Ferney, examen des ouvrages de Voltaire, comparaison avec les meilleurs ouvrages du même genre, raisonnemens spécieux, efforts de logique, tout est mis en œuvre pour prouver la supériorité du grand homme, qu'on veut bien pourtant, par capitulation, n'appeler que l'homme prodige; Chabanon veut surtout établir que les tragédies de Voltaire sont supérieures à celles de Racine. Je n'entrerai point dans la discussion de ce procès; je me contenterai de rapporter un passage qui prouve combien l'esprit de parti peut égarer le goût le plus sûr et le meilleur esprit.

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« Ceux qui remarquent dans Racine, dit Chabanon, quelque supériorité sur Voltaire pour la correction du style, doutent-ils que Voltaire , en se captivant au travail de la lime, n'eût atteint cette même supériorité ? (Je crois qu'il est très-permis d'en douter). Ceux qui sentent dans Voltaire une sorte d'inspiration, de grâce et de magie, pensent-ils que Racine

, en cherchant le secret de ces illusions, l'ait trouvé ? Un exemple rendra cela plus sensible, prenons les "vers tirés du rôle de Gengiskan :

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Ce cour,
lassé de tout,

demandoit une erreur
Qui pût, de mes ennuis , chasser la nuit profonde,
Et qui me consolât sur le trône du monde.

Conçoit-on Racine parlant un tel langage ? A-t-il quelques beautés du genre de celles que je viens de citer ? »

Ce que je ne conçois pas, moi, c'est l'admiration que ces vers inspirent à Chabanon; le premier n'a, ce me semble, rien de merveilleux. Je ne crois pas que Racine se fût fort applaudi du second. La nuit de mes ennuis est une expression que très-probablement il eût rejetée. Reste donc le troisième, assez sonore, assez philosophique , mais où le poète se montre peut-être plus que le fier conquérant de l'Asie. Enfin, l'antithèse consoler sur le trône, n'est pas neuve, certainement le vers est, pour l'expression et pour l'énergie , bien inférieur à celui-ci de Corneille :

et

Et montés sur le faite, aspirent à descendre.

Chabanon, non content de rompre des lances pour les talens et le mérite dramatique de Voltaire, en rompt aussi pour ses qualités morales ; il veut le

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disculper de tout sentiment d'envie. « C'est à l'humeur, dit-il, et à la vengeance, qu'il faut attribuer ses torts envers les gens de lettres ». Assurément il ne vaut pas la peine de chicaner sur les motifs, lorsqu'à des causes basses et honteuses, on en substitue qui ne le sont guère moins.

Enfin, dans la querelle de Voltaire et de J.-J. Rousseau, l'admirateur du premier veut que ce soit le second qui ait tort. Voltaire, dit-il, après que ́ J.-J. eut été décrété de prise-de-corps, à cause de la publication de l'Emile, lui offrit sa maison de l'Ermitage. Voici la réponse de Rousseau : « Je n'accepte point votre offre, monsieur, vous êtes un méchant homme. Vous vous occupez à pervertir mes concitoyens, tandis que je travaille à rendre les vôtres meilleurs ; vous donnez la comédie aux portes de Genève, ce qui n'empêchera pas que vous ne soyez enterré en terre qu'ils disent sainte, et que mon corps ne soit jeté à la voierie, comme un chien mort». Il est certain que J.-J., qui travailloit à nous rendre meilleurs, auroit bien dû travailler à se rendre plus poli envers un homme qui lui faisoit une offre très-polie.

On voit que cet ouvrage n'est pas capable de nous faire revenir d'un sentiment que nous avons déjà émis sur le peu de mérite qui accompagne ordinairement les œuvres posthumes. M. de Saint-Ange, éditeur de celle-ci, y a joint,⚫il est vrai, quelquesunes des siennes; mais hélas! c'est encore pis qu'une œuvre posthume: ce sont des lettres à Palissot et des réponses de celui-ci, où ces deux grands hommes se disent des douceurs, dont il étoit très-essentiel de rendre le public confident: ce sont encore d'éternelles adulations de Voltaire, de grands éloges de

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d'Alembert , de Thomas , de Diderot qu'on loue d'avoir fait les Bijoux indiscrets , éloge où il n'y a pas plus de goût que de décence. Cependant, comme Palissot n'a pas toujours loué les philosophes, SaintAnge le gronde un peu. Palissot s'excuse en disant qu'il n'a fait que la Police des Ruches'; à quoi le défenseur des philosophes répond : « Je vous avois intenté procès à ce sujet , comme coupable d'une sévérité veratoire. J'accusois en vous un juge qui avoit eu, en plus d'une occasion, acception d'abeille..... Gardons-nous de placer dans la classe des abeilles, ni la sigale au cri aigre (voilà du style imitatif), ni le papillon aux ailes frèles et brillantées (voilà du style sublime), encore moins la cloporte, née dans l'humidité des vieux plâtras (voilà du style familier), ni le stupide et triste hanneton, et bien moins encoro la chenille, qui, faite pour ramper sur les choux, pénètre, en les souillant, dans les ruches des filles de l'air ». (Je ne sais de quel style est ce galimatias ).

A cette belle prose sont joints des vers qui sont dignes. Ainsi, dans une ode intitulée les Larmes, M. de Saint-Ange nous dit:

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C'est substituer au style d'Horace et de Rousseau,

A.

X X XIII.

Sur M. Moreau, historiographe de France.

JE suis surpris, Monsieur, que vous n'ayez pas

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encore annoncé la mort de M. Jacob-Nicolas Moreau, ancien historiographe de France, et un des auteurs les plus distingués du dernier siècle. Un journal comme le vôtre, dépositaire des vrais principes, ne sauroit être indifférent à la perte de cet écrivain, qui les défendit avec autant de talent que de persévérance. L'obscurité à laquelle un grand âge et les malheurs des temps le condamnoient depuis plusieurs années, ont sans doute fait ignorer sa mort, comme elle faisoit oublier sa vie. L'erreur même, qu'il avoit péri dans la révolution, et qui se trouve consignée dans les Siècles littéraires, où il est dit qu'il fut décapité le 27 mars 1794, peut aussi avoir contribué à le faire perdre de vue ; mais cet oubli ne peut rien ôter à sa gloire, et n'est même qu'une raison de plus de s'y intéresser. Peu d'hommes de lettres ont fourni une carrière plus laborieuse et en même temps plus utile; peu ont écrit sur plus d'objets avec plus de solidité et d'élégance. Il sut allier à-la-fois les fleurs de la littérature aux épines de la jurisprudence, et passer successivement des amusemens de l'esprit aux plus graves discussions du droit politique. Il avoit déjà débuté par l'Observateur hollandais, espèce de journal politique dirigé contre l'Angleterre, qui alors comme aujourd'hui, faisoit une guerre injuste à la France, et où le sage penseur se montre autant que

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