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de son imagination, l'élévation de son ame : ses vers paroissent plus beaux que ceux des écrivains les plus corrects...... Guibert avoit reçu des dons surnaturels , plutôt que des dons naturels...... M. de Guibert a lo génie de tous les talens qu'il n'a pas, et M. de Châteleux n'a pas le génie de tous les talens qu'il a ». Ici , l'emphase et l'exagération finissent par le galimatias ; ; et c'est trop souvent le terme où aboutissent les pensées de madame Necker. Que seroit-ce , si je rapportois quelques-uns des traits dont , nouvelle Dibutadis ( c'est ainsi qu'elle s'appelle ), elle nous peint les contours d'une figure chérie qui s'est agrandie pour elle à mesure qu'elle s'approche du soir de la vie ? On sent que c'est la figure de M. Necker ; et ici l'emphase, l'exagération, le grlimatias sont portés à leur comble : elle assure qu'un ouvrage de son mari est sur les bords de l'infini ; et je rerrarque ce trait non comme un des plus exagérés, c'est au contraire un des plus raisonnables ; mais parce que l'infini vient souvent à son secours quand elle a tout épuisé pour louer ses amis : c'est ainsi qu'elle dit de M. Dubucq , l'un d'eux, que son unique tort étoit d'avoir des idées infinies. C'est un bien singulier tort qu'avoit là M. Dubucq.

Mais quittons les annis de madame Necker, et voyons si ses jugemens sont plus exacts et mieux exprimés, lorsqu'elle parle des écrivains qui n'appartiennent point à sa société. Elle a découvert que Racine avoit toujours l'empreinte du livre qu'il lisoit en travaillant; d'où elle conclut qu'il se pénétroit de Sophocle, lorsqu'il composoit Phèdre et Iphigénie : ainsi , Racine se pénétroit de Sophocle pour imiter Euripide ; cela est bien singulier. Mais il paroît qu'il ne lisoit rien lorsqu'il écrivoit Bajazet et Berenice; car madame Necker ne trouve rien dans ces tragédies, pas même de coloris.

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Elle avoit cependant avoué que Racine faisoit bien les vers de passion à l'en croire, ce sont même les seuls où il se soit distingue; mais comment n'a-t-elle pas vu du moins quelques vers de passion dans Bérénice ? Madame Necker ne juge pas mieux les objets de littérature que les écrivains; elle donne ou adopte cette définition de l'éloquence : l'éloquence est la liaison des idées qui nous intéressent; définition fausse à tous égards; elle dit du Spectateur d'Adisson, que ce livre est au centre de l'humanité. Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est une question que l'on se fait souvent, lorsqu'on lit l'esprit de madame Necker. On ne sauToit s'imaginer jusqu'à quel point la recherche des aperçus fins, la subtilité des idées, l'abus des figures et des images la rendent obscure et inintelligible. Je vais en rapporter quelques exemples: « Les idées pas soient debout dans la tête de Voltaire : cette pensée est d'un M. Hubert; mais madame Necker, en la ruminant et nous la transmettant, y applaudit sans doute. Les idées mères veulent être amenées par nuance pour arriver aux derniers termes de la pensée...... Un administrateur peut dormir en repos quand il a réglé les affaires de l'état sur un principe métaphysique ; Moyse exprimoit cette vérité dans ces paroles: Prenez garde de ne rien faire dont vous n'ayez vu le modèle sur la montagne ». Assurément il n'y a que madame Necker qui ait trouvé dans ce passage de Moyse, le principe métaphysique des affaires d'état. Je ne lui reprocherai point d'avoir défini le caractère la vie de la vie, parce qu'il paroît que c'est une expression de famille, et je ne rapporterai point d'autres exemples de galimatias, parce qu'en général, ils se trouvent dans des morceaux forts longs, et que cet article l'est déjà beaucoup.

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Madame Necker ne néglige ni les jeux de mots, mi les calembourgs : elle dit quelque part que « Milton a placé l'Enfer dans un milieu incommensurable, et le Paradis dans une plaine de peu d'étendue, parce que les grands espaces nuisent au bonheur : » et pour donner plus de poids à cette réflexion, elle observe que personne ne se connoissoit mieux que Milton' en Paradis et en Enfer. Il faut avouer que ce jeu de mots n'est pas heureux ; voici un calembourg qui vaut mieux : « On disoit de quelques vers flatteurs adressés par un poète à un ministre : ils sentent le collége; non, reprit quelqu'un, ils sentent la pension

».

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Il y a sans doute dans ce volume quelques pensées plus heureuses et mieux exprimées mais elles sont eu petit nombre jetées çà et là, et, pour ainsi dire, clair-semées à travers une foule de réflexions emphatiques, fausses ou inintelligibles, au milieu desquelles l'attention distraite et l'esprit fatigué, ont peine à les démêler. De ce mélange où le mauvais domine si fort, il résulte une lecture d'où l'on retire très-peu de fruit et beaucoup d'ennui: or, je suis parfaitement de l'avis de madame Necker lorsqu'elle dit : « Il ne faut jamais manger avec répugnance, ni composer quand le travail déplaît, ni faire les lectures qui nous ennuient ».

A.

X X XII.

Tableau de quelques circonstances de ma vie ; ouvrage posthume de CHABANON.

CHABANON, poète très-médiocre, assez bon écrivain

en prose, et peut-être meilleur musicien qu'écrivain,

homme d'un caractère plein de simplicité et même de bonhomie, étranger par sa position aux intrigues de la société, par son goût aux intrigues littéraires ; laborieux, érudit, ayant peu d'imagination, mais beaucoup de connoissances et de goût, ne paroît pas propre à être le héros d'aventures très-intéressantes. L'auteur ne se le dissimule pas à lui-même ; « mais, dit-il, si mes aventures ne sont pas très-intéressantes, elles sont vraies; or, la vérité a un grand avantage sur la fiction; lorsqu'elle n'est pas un objet d'intérêt, elle en est un de réflexion. Les vérités de sentiment ont encore un avantage qui leur est propre ; l'impression qui en résulte est plus vive et plus durable, etc.. Cet exorde bien développé est trèsingénieux, et fort bien placé à la tête de l'ouvrage de Chabanon; mais malheureusement il ne persuade pas. S'il est certain que toute vérité n'est pas bonne à dire, il est encore plus incontestable que toute vérité n'est ni intéressante, ni utile à raconter. C'est mal connoître les hommes que de leur supposer un grand attrait pour la vérité ; ils sont en général avides de fables, de fictions et de mensonges; ils aiment le merveilleux, et rien de moins merveilleux que les aventures de Chabanon.

Elles se divisent en trois parties : dans la première, après quelques détails puérils de collége, l'auteur, amoureux d'une femme coquette et galante, est renvoyée, parce qu'on lui en préfère un autre. Dans la seconde, amoureux d'une femme très-capricieuse, il est renvoyé par une suite toute naturelle des caprices de sa maîtresse. Enfin, dans la troisième amoureux d'une femme du même caractère que la première, le pauvre Chabanon est encore éconduit pour les mêmes motifs.

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S'il y a quelque chose de merveilleux dans tout cela , c'est la conduite du héros , conduite tout-à-fait en contradiction avec les mæurs du jour. Simple jusqu'à l'excès, amoureux de bonne foi, tendrement passionné, soumis et respectueux envers les objets de sa flamme, qu'il admire et qu'il croit parfaits de la meilleure foi du monde, satisfait du bonheur d'aimer et de se croire aimé, professant même un amour purement platonique, si c'eut été le compte de ces dames, Chabanon joue presque toujours le rôle d'une vierge timide, modeste et sensible, tandis que les femmes, dont il parle, jouent celui d'hommes trèseffrontés et très-impudens.

L'ouvrage est semé de réflexions ingénieuses et délicates. L'auteur met dans ses observations la finesse de Duclos, sans en avoir la morgue et la causticité; mais ces qualités ne peuvent suppléer à l'intérêt dont le sujet n'étoit pas susceptible. Le style est agréable, simple et correct , mais il n'est pas également châtié sous le rapport des moeurs ; l'auteur se permet quelquefois des détails trop libres, on pourroit même dire licencieux.

Chabanon, d'une dévotion mal réglée et presque extatique dans sa jeunesse, devint, dans la suite, indifférent pour la religion , et s'attacha même au char des philosophes ; il fut un des hommes les plus honnêtes que la philosophie puisse faire; et cependant, dans son ouvrage, rempli de réflexions morales, il ne se fait aucun reproche d'avoir eu des liaisons criminelles avec trois femmes mariées, et d'avoir ainsi brisé un des liens les plus sacrés de la société : tant il est vrai que la philosophie ne donne aucune règle certaine sur nos devoirs les plus importans. Il faut surtout un frein tout autrement puissant pour con

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