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A ces travaux de patience et d'érudition, Alfieri oignoit ceux de la pensée et du génie; et se livrant à tous avec une excessive ardeur, il fut dans ceux-ci, comme dans les autres, d'une grande fécondité; il fit des sonnets, des épigrammes, des canzoni, des odes, des satires, des poëmes; enfin, ce qu'il appelle lui-même un déluge de poésies. Il n'écrivoit guère moins en prose. Mais de tous ses ouvrages, ceux à qui il doit principalement sa renommée, ce sont ses poëmes dramatiques. Il a fait dix-neuf tragédies et six comédies. Les Italiens eux-mêmes ne sont pas d'accord sur le mérite de ces ouvrages; il est probable que là, comme ailleurs, les admirateurs l'exagèrent, et les détracteurs le diminuent. On sait qu'Alfieri a fait quel ques innovations dans l'art dra matique, et qu'il a prétendu à la gloire de fonder parmi les modernes une nouvelle école. Il a voulu ramener la tragédie à la simplicité grecque. Une de ces innovations est d'avoir supprimé les confidens, personnages froids, et qui rendent souvent l'action languissante, et de leur avoir substitué des monologues ; moyen qui, lorsqu'il est employé trop fréquemment, a bien ses inconvéniens aussi, entr'autres, celui de n'être pas très-conforme à la vraisemblance. « A des confidens froids, » dit M. Geoffroi, Commentaires sur Racine, jugement sur la Thébaïde, tome I, page 179; « à des confidens froids, il substitua des déclamations encore plus froides, et bien moins naturelles; car les princes ont toujours des favoris qui les gouvernent, et rarement ils ont le ridicule de parler seuls. Du reste, ajoute le même critique, Alfieri a donné à sa langue un caractère de vigueur qui sembloit lui être étranger; il l'a vengée du reproche d'être molle et lâche. Imitateur du Dante, il

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affecte la précision, l'énergie; son dialogue est serré et nerveux ; il a de grandes et fortes idées, des tirades pleines de verve et de chaleur ; et ce qui marque surtout le talent, il a presque toujours créé des situations, inventé de nouveaux motifs dans les sujets anciens qu'il a traités; il a refait à sa manière la plupart des tragédies grecques, et dans toutes on reconnoît des beautés qui n'appartiennent qu'à lui. Nos auteurs qui n'ont pas une tête pensante, et dont l'imagination est stérile, ont trouvé dans Alfieri un homme très-commode qui les dispensoit du travail de l'invention ». On peut encore voir dans le même ouvrage, jugement sur Bérénice, pag. 671; les réflexions judicieuses du commentateur sur l'Octavie d'Alfieri.

Je terminerai cet extrait en répondant à une objection qu'on pourroit me faire. Est-il permis, me dirat-on, de juger aussi sévèrement la mémoire d'Alfieri, d'après un écrit qu'il n'a pas publié lui-même : et doit-on se servir contre lui des armes fournies par lui et à son insu? Sans doute, si son intention étoit que ces armes nous fussent livrées, que cet écrit fût publié. Or, la contexture entière de ses Mémoires prouve que tel étoit son dessein. C'est ainsi, quoi qu'on en ait dit dans un journal, que d'Alembert doit être impitoyablement jugé d'après sa correspondance avec Voltaire, et que son caractère est responsable de tout ce qu'elle offre de cynique, d'odieux, de révoltant. En vain son apologiste veut confondre cette correspondance avec des lettres confidentielles surprises à celui qui les avoit écrites dans l'épanchement de l'amitié. Ignore-t-il donc toutes les précautions que d'Alembert a prises pour conserver ce bel ouvrage au public? Eh quoi! il aura multiplié les

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sans cesse

copies de ces lettres ; il en aura déposé une chez sont ami Watelet, une autre chez son ami Condorcet , afin que si l'une étoit arrêtée par le gouvernement, l'autre se dérobât à ses recherches ; et parce que ; fidèle à son rôle de Bertrand , il aura poussé la patte de Raton , pour qu'elle tirât les marrons du feu qu'il n'osoit tirer lui-même; parce qu'enfin, à la haine des principes conservateurs de la société et de la morale, il aura joint la lâcheté et l'hypocrisie d'un caractère timide et cautuleux, il faudra, par égard pour ces basses précautions, respecter et sés: écrits et sa mémoire. Puisque l'apologiste savoit tout cela aussi bien que moi, je lui demande où est sa bonne foi et sa logique.

A.

XXX.

Mélanges de M. SUARD.

Dans les

ANS les momens de loisir que me laisse le théâtre, j'ai parcouru les Mélanges publiés par M. Suard, et je ne me suis pas trouvé dépaysé. Les écrivains philosophes sont d'assez bons comédiens; la plupart des articles du recueil sont des scènes ; quelques-unes même sont plaisantes; on y rencontre des ridicules peints au naturel, car les auteurs s'y peignent euxmêmes.

On reproche aux journaux de n'être pas des livres ; voilà un livre fait avec des journaux ; il n'en seroit pas pour cela plus mauvais : uu journal bien fait, ne diffère d'un bon ouvrage qu'en ce qu'il offre au public, séparément et l'un après l'autre , les chapitres d'un

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bork ouvrage : il y a souvent, dans un seul article de journal, plus d'idées, de vues et de talent, que dans un gros volume dont l'auteur est bien fier.

Les acteurs des Mélanges de Suard sont d'abord ; l'abbé Arnaud , son associé et son ami : les morceaux ; qu'il a fournis à la collection, sont les moins agréables et les moins utiles : l'abbé Arnaud, avoit beaucoup d'esprit, jouoit bien l'enthousiasme ; il s'étoit foriné un jargon oriental, dont la bonne compagnie étoit dupe : il est un des premiers qui ait mis à la mode, à Paris, le fanatisme des arts , et pillé Winkelmann. Au fond , il étoit bon philosophe, se moquant de tout, égoïste parfait, et l'un des meilleurs charlata uls de la troupe : le matin , il endossoit la soutane pour aller chez M. d'Autun demander un bénéfice; le soir , en

i habit laïque , il visitoit les petits théâtres du Boulevard, dont il étoit grand amateur. En déraisonnant sur les Grecs , dont il n'avoit qu'une connoissance trèssuperficielle, il se fit recevoir de l'académie des belleslettres : son galimatias qu’on prit pour de l'éloquence, lui ouvrit les portes de l'académie française. Personne ne l'a mieux caractérisé que Marmontel; l'abbé Fatras

; est un trait de pinceau admirable : ce sobriquet est à , peu près l'unique fruit que l'abbé Arnaud retira de tous ses combats en faveur de la musique de Gluck: cet homme , qu'on écoutoit avec plaisir, et qui abondoit en saillies charmantes dans un cercle, n'est qu'un fastidieux bavard dans ses articles de littérature, pleins de mots et vides de choses : l'esprit ne peut remplacer l'érudition ; on parle toujours mal de ce qu'on ne sait

13; pas.

M. de Vaines, un autre des amis et des coopérateurs de M. Suard, étoit un homme du monde, d'une trempe toute différente de celle de l'abbé Fatras, et plus capable

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non

d'être dupe que d'en faire. Il fut en effet dupe des philosophes, du bel esprit, des préjugés à la mode. On trouve dans ses petits essais, l'esprit d'un homme aimable, d'un homme de société, plutôt que le talent d'un homme de lettres.

Le troisième personnage marquant c'est M. Malouet, un de ces honnêtes gens égarés par des demi-lumières, un de ces philosophes étourdis et inconséquens, qui se sont persuadés qu'on pouvoit impunément ébranler les anciennes bases de la monarchie française ; peu s'en est fallu qu'ils ne nous aient tous écrasés sous les ruines, semblables à ces jeunes savans qui mettent le feu à la maison en voulant faire une expérience indiscrète de chimie ou de physique. Cet homme paroît encore plein de préjugés. On trouve dans cette collection le détail d'un voyage qu'il a fait à la Guiane , comme déporté, mais comme envoyé du gouvernement: quelques descriptions annoncent un observateur : il y ades vues administratives qui paroissent assez sensées: le reste est un fatras sur la vie sauvage ; l'auteur montre une grande sensibilité pour les singes, une grande haine contre le despotisme, sans savoir précisément ce que c'est. Cependant il semble que les tyrans populaires n'aient établi leur domination que pour apprendre aux philosophes ce que c'est véritablement que le despotisme, et combien ils avoient eu tort de donner ce nom à un gouvernement dont le premier défaut étoit la foiblesse et l'excessive indulgence.

Que M. Malouet ignore les premiers élémens de la philosophie morale et politique ; qu'il prenne pour

du génie les réves d'un cerveau exalté ; qu'il soit encore entêté des chimères dont il a fait une si funeste expérience,

c'est un malheur pour lui : il faut le plaindre d'avoir la vue si courte , et de n'être pas assez grand

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