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dans les confessions de Jean-Jacqués, les détails puérils de son éducation chez mademoiselle Lambercier, et le récit de mille autres enfantillagès ou actions ignobles, on est entraîné par le charme de cette lecture, et on est forcé de convenir que Rousseau, enfant étourdi et jeune homme vagabond dans les montagnes du Piémont et de la Suisse, est cent fois plus intéressant que Rousseau, grand écrivain et célèbre philosophe, jeté dans le tourbillon des sociétés de Paris et des critiques académiques, encyclopédiques et philosophiques.

Ilest vrai que c'est au charme du style de l'historien qu'est dû tout l'intérêt qu'il a su répandre sur les scènes enfantines qu'il décrit, et sur les actions souvent honteuses qu'il raconte. Les Mémoires d'Alfieri, sans avoir cette grâce et cette élégance qui distinguent des premières parties des confessions de Jean-Jacques, ont peut-être des qualités équivalentes dans l'original italien on les chercheroit vainement dans la traduction. Mais il est un genre d'intérêt qu'aucune traduction ne pourroit lui ôter; c'est le singulier contraste qu'on remarque entre le premier et le second volume, entre Alfieri enfant et jeune homme, et Alfieri homme fait et écrivain. Ce contraste n'est pas dans son caractère qui resta toujours le même, avec les simples modifications que l'âge apporte nécessairement avec lui, mais dans le développement de ses facultés intellectuelles et de son génie. On aime à le suivre dans T'étrange route qu'il a parcourue pour arriver à une grande renommée littéraire, et acquérir la gloire d'un écrivain distingué qui a fait époque et révolution chez une nation dès long-temps célèbre par son goût et sa littérature. Assurément, rien n'annonçoit ces hautes destinées d'Alfieri dans son enfance et dans sa jeu

nesse, jusqu'à l'âge de près de trente ans ; et c'est une circonstance unique et tout-à-fait inouie dans l'histoire des hommes qui se sont distingués par la beauté de l'imagination et du génie. Enfant maussade, mauvais écolier dans de mauvaises écoles, tels furent les commencemens d'Alfieri. Son éducation se termina sans qu'il sût ni sa propre langue, ni les langues anciennes, ni celles qui parmi les peuples modernes sont les plus dignes d'être étudiées. Il n'avoit donc aucune teinture des lettres; on voulut lui en donner une légère des mathématiques; mais il avoue qu'il ne put jamais comprendre la quatrième proposition d'Euclide, et qu'il n'a même pas pu parvenir à l'entendre dans un âge plus mûr. Je n'ai point sous les yeux un Euclide; mais autant que je puis me le rappeler, la quatrième proposition est celle-ci : Lorsque dans un triangle deux angles sont égaux, les côtés opposés à ces angles sont égaux pareillement. Il faut avoir une téte bien anti-géométrique pour ne pouvoir pas par venir à l'intelligence de cette proposition, et de la démonstration qu'en donne Euclide.

Fort mauvais écolier, Alfieri étoit de plus un écolier fort dégoûtant, sa tête étoit crevassée en vingt endroits, et il en sortoit, dit-il, une humeur visqueuse et puante. Les écoliers ne sont pas dans l'usage de ménager les expressions; ils appellent les choses par leur nom; ses camarades l'appeloient donc tout sim plement charogne: ils faisoient souvent sauter en l'air la perruque que le mauvais état de sa tête l'avoit forcé de prendre. Alfieri, contraint sans doute par la nécessité, montra dans cette occasion, contre son usage, un caractère gai et aimable. « Je pris, dit-il, d'abord ouvertement la défense de ma perruque : mais voyant que je ne pouvois la sauver du torrent déchaîné

contre elle, et que je risquois dé me perdre moi-même, je changeai de tactique, j'ôtai ma malheureuse perruque avant qu'on m'en fit l'affront, je la pelotai en J'air, et j'en fis moi-même un objet de risée. En effet, quelques jours après, l'animadversion publique étant calmée, je restaï la tête à perruque la moins poursuivie, je dirai presque la plus respectée parmi les deux ou trois autres qu'on trouvoit parmi nous. J'appris dès-lors qu'il faut avoir l'air d'abandonner volontairement ce que nous ne pouvons empêcher qu'on ne nous ôte ».

Cette belle éducation terminée, Alfieri, entre dans le monde, et d'enfant maussade devient homme inso

ciable. Il est possédé de la manie de voyager la plus déraisonnable, puisqu'il ne veut rien voir, rien

connoître, ni les villes, ni les campagnes, ni les monumens, ni les arts, ni la littérature, ni les mœurs, ni les hommes; rien n'égale son ardeur d'aller dans une ville, si ce n'est celle d'en partir; de parcourir un royaume, si ce n'est son empressement à en sortir. On le voit sans cesse courant, crevant les chevaux ` qu'il aime avec fureur, fuyant les hommes qu'il déteste avec fureur encore ; et lorsqu'il ne s'adonne pas à quelques amours ignobles, peu délicats, très-dangéreux, et souvent pour lui très-funestes, aimant quelques femmes toujours avec fureur, comme il avoit aimé dans son enfance un carme qui lui retraçoit l'image de sa sœur. La fureur, la frénésie, la rage et les pleurs voilà son état habituel. Un domestique fidèle lui tire-t-il un cheveu par mégarde? il lui fend la tête d'un coup de chandelier., Va-t-il en Prusse et est-il présenté à Frédéric?« En le voyant, dit-il, je n'éprouvai aucun mouvement ni de surprise, ni de respect, mais bien de colere et de rage: mouvemens

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qui toujours se fortifioient et se multiplioient en moi à la vue de tout ce qui n'alloit pas comme il eût été convenable ». Lisoit-il Plutarque? Mêmes emportemens furieux. « Je relus, dit-il, jusqu'à cinq ou six fois les vies de Timoléon, César, Brutus, Pélopidas et d'autres encore, avec des cris, des pleurs et de tels transports, que j'entrois presqu'en fureur..... J'étois comme hors de moi, et je versois des larmes de douleur et de rage en me retrouvant né en Piémont. S'il y avoit eu quelqu'un dans la chambre voisine, on m'auroit certainement cru fou ». Auroit-on eu tort? Et lorsque quelques pages après on le voit s'écrier, en passant sur un champ de bataille dont le sol venoit d'être fertilisé par les corps d'un grand nombre de combattans, que les esclaves ne sont réellement nés que pour engraisser la terre, n'auroit-on pas pu lui demander si les guerres étoient moins fréquentes du temps des Grecs et des Romains, et så les compatriotes et les contemporains de Timoléon de Brutus et de Pélopidas, n'avoient pas aussi engraissé la terre?

Alfieri ne hait pas seulement les individus, il dé◄ teste les nations, et toujours avec fureur. Piémontais, Italiens, Espagnols, Prussiens, Russes, dont il ne respecte que la barbe, tous sont l'objet de son aversion ; mais aucun peuple ne l'est autant que le Français. Il est impossible de voir une haine plus vigoureuse : ce sentiment est empreint dans plusieurs de ses écrits; il en avoit même composé un uniquement pour l'exhaler; et de même que l'empereur Julien avoit, en haine de la barbe, fait le Misopogon, de même Alfieri, en haine des Français, a fait le Misogallo. Il avoit eu pour maître à danser un Français ridicule; il avoit vu passer à Turin quelques XIe, année.

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dames françaises qui avoient mis du rouge : voilà la première origine de ses préventions contre les Français. Il n'a pas moins de rage et de fureur contre notre langue, notre prononciation, et surtout la prononciation de l'u , qu'il appelle l'horrible u français. Cet horrible u lui avoit toujours déplu par la petite bouche que font les lèvres de celui qui le prononce. « On voit dit-il, les petites lèvres se contracter en parlant, comme si elles souffloient sur un potage bouillant ». On croiroit entendre le maître de philosophie de M. Jourdain lui dire : La voix u se forme en allon

geant les deux lèvres en dehors , sans les: rejoindre tout-à-fait, u, et M. Jourdain lui répond : u, u, il n'y a rien de plus véritable : on fait la moue, u.

Je reviendrai encore sur ces singuliers Mémoires dans un second article, où je parlerai plus particulièrement du second volume.

A.

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X XIX.

Suite du même sujet.

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Si le second volume de ces Mémoires présente un grand et étonnant contraste avec le premier, ce n'est pas, comme je l'ai déjà remarqué, dans le caractère du héros : il est toujours également violent, impétueux,

déraisonnable, furieux; il ne pleure et ne fremit guère moins, et il éprouve presqu'aussi fréquemment des accès de rage, et des transports de frénésie. On lui en donne , il est vrai, dans les dernières années de sa vie, de plus justes raisons : mais

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