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moralités relatives aux rois, aux princes, aux classes supérieures de la société ; son panégyriste veut lui en faire un mérite: « Il voyoit, dit-il, un monde au-dessus de celui qu'avoient envisagé les autres fabulistes; il contoit, dans un autre étage, et sa philosophie planoit en quelque sorte sous les lambris dores ». La pompe oratoire des lambris dorés, et l'image singulière de M. de Nivernois, qui contoit dans un autre étage, ont fait oublier au panégyriste qu'un nombre de fables de Lafontaine s'adresse aux grands et aux rois et je crois que M. de Nivernois auroit répandu plus de variété dans son Recueil, s'il avoit adressé quelques-unes des siennes au simple vulgaire. Au reste, ses fables sont dignes d'avoir autant de succès que peut en obtenir aujourd'hui ce genre de l'apologue, dans lequel un auteur unique ne semble avoir laissé à ses disciples que le mérite de ne pas désespérer tout-à-fait des lecteurs, et l'impossibilité d'en trouver beaucoup.

Après ce Recueil de fables, le morceau de poésie le plus considérable qu'offrent les Œuvres de M. de Nivernois, c'est un poëme en vers de dix syllabes, intitulé Richardet. Je conviens, avec le panégyriste, que ce poëme mérite de l'indulgence, puisque M. de Nivernois l'a écrit en 93, dans la prison des Carmes; mais j'ajoute qu'il en a grand besoin. M. François (de Neufchâteau), qui paroît attacher trop de prix à la longueur des ouvrages, exalte ce même poëme comme la production la plus volumineuse qui existe dans notre langue, en vers de dix syllabes; il ne parle qu'avec une sorte d'emphase des trente mille vers qu'il renferme ; c'est sans doute une preuve de la grande facilité de M. de Nivernois, qu'il ait pu composer ces trente mille vers pendant sa captivité; mais quand

on essaie de les lire, on voit qu'ils n'ont été composés que trop facilement. Je ne me propose point de donner une analyse de cet ouvrage, qui n'est qu'une traduction libre d'un poëme italien fait à l'imitation de l'Arioste, et à l'occasion d'un défi par le cardinal Fortiguerra: c'est ce même cardinal qui, ayant sollicité long-temps le chapeau sans pouvoir l'obtenir, et se voyant encore oublié dans une dernière promotion, tomba malade de chagrin. Le pape Clément XII, dont il étoit l'ami, apprenant qu'il touchoit à sa dernière heure, lui envoya un camérier pour lui promettre encore le chapeau; à cette promesse le malade se retourne, et faisant entendre un certain bruit, eccovi la riposta, dit-il à l'envoyé : par ce trait, on peut juger de son caractère, qui se peint parfaitement dans le poëme de Richardet. En effet, ce poëme respire la gaieté la plus folle, la icence la plus outrée, et n'est guère qu'une longue satire contre les moines, et une peinture aussi exagérée que prolixe des excès qu'on pouvoit reprocher à quelques-uns d'entr'eux.

Il étoit plus digne de la plume innocente et pure de M. de Nivernois, de s'essayer à reproduire les traits choisis du pinceau d'Anacréon, d'Horace, de Tibulle et d'Ovide. On lit avec plaisir ces imitations des écrivains les plus aimables qu'ait produits l'antiquité: M. de Nivernois les a traduits, il est vrai, plutôt avec la facilité rapide d'un homme du monde, qu'avec l'exactitude sévère d'un homme de lettres : leurs chants s'affoiblissent un peu sur sa lyre; mais ils y conservent la mollesse, la suavité, et une certaine fleur que l'exactitude efface presque toujours. Si le style du traducteur manque souvent de cette énergie qui se marie si bien à la grâce, jamais il n'est ni

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forcé, ni dur; et ses copies ont un air d'originalité qui les confond avec les pièces même que l'auteur a composées d'original. Dans celles-ci, comme dans les autres on désireroit une verve plus soutenue , plus de force, plus de chaleur et de coloris ; et l'on regrette que la simplicité y dégénère quelquefois en langueur, en négligence et en prosaïsme.

M. de Nivernois ne s'est point borné à transporter dans notre langue quelques morceaux détachés des poètes grecs et latins, il a traduit en entier le premier , le second et le quinzième livre des Métamorphoses d'Ovide, l' Essai sur l'Homme, de Pope, le quatrième chant du Paradis perdu, et la Vie d' Agricola , de Tacite. Ces différentes traductions me paroissent d'une extrême foiblesse : en général, l'auteur manie les vers alexandrins beaucoup moins heureusement que le vers de dix ou de huit syllabes ; et quoique sa prose, comme l'observe trèsbien le panegyriste, soit supérieure à ses vers , elle n'a ni l'énergie ni l'élévation nécessaire pour rendre la vigueur quelquefois outrée, et la noblesse toujours imposante de Tacite. Cette Vie d' Agricola a été souvent traduite, et jamais avec assez de succès pour décourager ceux qui pourroient à l'avenir vouloir la traduire encore. Quand on ne s'exerce que sur une partie d'un auteur, on est jugé plus sévèrement : celui qui traduit tous les ouvrages d'un écrivain , semble n'avoir eu pour but que de les faire connoître: on lui sait gré du motif d'utilité qui paroît l'avoir animé. Le traducteur qui s'arrête sur quelque morveau particulier, annonce des prétentions d'un autre genre , plus capables d'éveiller la critique , et de provoquer la sévérité : on croit qu'il n'a divisé les forces de son auteur que pour lutter contre lui avec

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plus d'avantage; on compare plus scrupuleusement la copie à l'original, et l'on est plus disposé à remarquer la supériorité de l'un et la foiblesse de, l'autre. Ainsi la Vie d'Agricola , formant une partie intégrante de la traduction des Cuvres de Tacite, par M. Dureau , a un avantage très-réel sur les traductions séparées du même morceau , publiées avant ou après ; et quoique peut-être elle soit la moins bonne de toutes , elle aura toujours plus de lecteurs, parce qu'elle se trouve liée à un ensemble, à un corps d'ouvrage, où l'on cherche plus la solidité de l'instruction que la satisfaction du goût.

De tels essais, des travaux de cette nature prouvent que M. de Nivernois ne se contentoit pas

de cueillir les fleurs du Parnasse ; et plusieurs morceaux , en prose, montrent aussi

que

s'il écrivoit souvent en homme du monde, il étudioit toujours en littérateur : ces morceaux forment une des parties les plus intéressantes de son Recueil. Sa dissertation sur Horace, J. B. Rousseau et Boileau , est fort connue, et mérite de l'être , quoiqu'on puisse y observer quelques traces des préjugés répandus dans le dixhuitième siècle contre le satirique français. Cette disposition hostile a même porté M. de Nivernois à critiquer des vers de l'Art poétique, dans une autre dissertation , dont l'élégie est le sujet : sa critique n'est ni mieux fondée, ni plus raisonnable que la critique d'un autre passage du même auteur, hasardée par l'abbé de Condillac. L'espace ne me permet pas d'en faire voir la fausseté, qui est d'ailleurs assez évidente. Au reste, ces deux dissertations sont pleines de finesse et de goût. On n'en trouve pas moins dans ses lettres sur l'Usage de l'Esprit , sur l'Etat du Courtisan; dans un Portrait du roi de Prusse, tracé de main de maître;

a

dans des Dialogues des Morts, qui ressemblent un peu trop à ceux de Fontenelle , par la singularité des idées et le contraste des personnages, mais qui ne leur cèdent point sous le rapport de l'esprit, de la sagacité, de la vivacité piquante. Unė dissertation un peu philosophique sur la religion des Chaldéens n'a peut-être été insérée dans ce Recueil, avec le poëme de Richardet contre les moines, que pour servir de passe-port à l'édition , lorsqu'elle parut en 1796. J'ai omis, dans cet extrait, plusieurs des morceaux que contiennent ces dix volumes : on peut bien penser que ce ne sont pas les meilleurs.

Y.

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XXVII.

Mon Séjour auprès de Voltaire , et Lettres inédites

que m'écrivit cet homme célèbre jusqu'à la dernière année de sa vie ; par CÔME-ALEXANDRE COLLINI, historiographe et secrétaire intime de S. A. S. l'Electeur Bavaro-Palatin , et membre des Académies de

Berlin, de Manheim, de l'Institut de Boulogne, etc. Nous

ous avons déjà un grand nombre de Mémoires sur la vie de M. de Voltaire : tous ont été lus avec avidité. Quels que fussent l'opinion et les principes des lecteurs, ils ont voulu connoître les détails de la vie d un homme qui eut un si grand ascendant sur ses contemporains. On a observé avec raison qu'une Vie bien faite de M. de Voltaire seroit la ineilleure histoire des erreurs du dix-huitième siècle : cet ouvrage est encore à faire. Quand on l'entreprendra , les matériaux ne manqueront pas. Une multitude innomhrable de lettres , des Mémoires écrits sur tous les

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