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s'est élevé fort au-dessus de tous les auteurs ses contemporains : il avoit semé de grands germes de régénération ; quand il est mort, en 1778, la France sa patrie, qu'il avoit endoctrinée avec un soin particulier pendant soixante ans, étoit si bien disposée, si mûre pour son salut, que pour la consommation du grand @uvre elle n'avoit plus qu'environ dix ans à attendre. Ce fut après ce court intervalle qu'elle vit s'écrouler tous les vieux préjugés, toutes les anciennes bases de la socité.

Au reste, ces quatre grandshommes s'estimoient peu et s'aimoientencore moins: ils étoient tous quatre rivaux, tous quatre amans de la Renommée, dont ils prétendoient ravir les faveurs à quelque prix que ce pût être. Après avoir très-exactement recueilli les témoignages sincères qu'ils ont rendus les uns des autres , je trouve, par le dépouillement du scrutin, que Voltaire étoit an charlatan, et Rousseau un fou : que Montesquieu faisoit de l'esprit sur les lois, et Buffon de la poésie sur l'histoire naturelle. Aucun des quatre, pour le bon sens, pour la bonne foi, pour la justesse et la profondeur des vues, n'est comparable aux grands écrivains du dix-septième siècle ; et rien ne fait plus d'honneur à ce siècle que la sévère tirade de Molière : car le siècle où l'on est sans pitié pour la sottise et pour le mauvais goût, est toujours celui où triomphent le mieux le génie et la sagesse. C'est une erreur bien funeste d'attacher tant d'importance aux livres et à ceux qui les font, puisque sur cent mille ouvrages', à peine y en a-t-il quatre qui soient bons et utiles , et souvent pas un nécessaire ;

; tandis que les trois quarts et demi-sont nuisibles , et ne sont excusables que parce qu'on ne les lit pas.

G.

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HISTOIRE ET LITTÉRATURE

DU XVIII. SIÈCLE.

XXII

Correspondance inedite de madame de Châteauroux précédée d'une Notice historique sur la Vie de madame de Châteauroux; par madame GACON-Durour, membre de plusieurs sociétés savantes.

MADAME

C

ADAME Gacon - Dufour, déjà connue dans les lettres par la composition ingénieuse d'une nouvelle espèce de confitures, n'excelle pas de même dans la composition de ses Notices historiques : c'est que l'art d'écrire est plus difficile que l'art de faire du ratafiat avec du jus de prunelles. Ce n'est pas l'esprit qui manque à l'auteur; ce seroit plutôt, qu'on me per mette de le dire, ce seroit plutôt le bon sens, ce sens commun qui devient de jour en jour plus rare, ca grossier bon sens, qui fuit les opinions étranges et bizarres, et qui craint moins la honte de penser comme la multitude, que le dangereux honneur d'être tout seul de son avis. Malheureusement madame Gacon - Dufour paroît ambitionner une manière plus éclatante, et un genre d'esprit moins vulgaire. Féconde en paradoxes piquans et hardis, elle renverse les réputations les plus illustres, et relève les plus décriées; elle méprise ce que tout le monde admire, elle admire ce que tout le monde méprise; et il faut que nous admirions nous-mêmes l'assurance avec la quelle elle éteint toutes les lumières de l'histoire. O le rare courage! O l'admirable méthode pour éclaircir

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les choses, que de démentir tout ce que les autres ont avancé, et de dire non partout où ils ont dit oui!

Jusqu'ici tout le monde avoit admiré madame de la Vallière ; et son nom, sa vertu, ses malheurs ont fait tout récemment la fortune d'un ouvrage qui n'a pas eu le don de plaire à madame Gacon - Dufour, quoiqu'il fasse doublement honneur à son sexe. Tristement retranchée dans son dédain, seule elle s'obstine à mépriser un caractère consacré par l'admiration universelle. Trente-six années d'une vie douloureuse, écoulée dans les larmes, et les doux accens de cette colombe gémissante dans la solitude, n'ont pu désarmer l'inflexible rigueur de madame Dufour. Cependant les moralistes les plus sévères se sentoient touchés ; ils oublioient, ils pardonnoient des foiblesses trop. communes, que des vertus si rares couvroient de leur éclat ; et puisqu'enfin le ciel ne demande qu'un repentir, des hommes ne croyoient pas avoir le droit d'être plus rigoureux et plus inexorables que lui il n'y a que madame Gacon-Dufour que rien ne puisse fléchir. Et comment, en effet, se flatter d'adoucir son cœur? Ce qu'elle blâme dans la conduite de madame de la Vallière, ce qui excite son mépris, ce qu'elle ne lui pardonnera jamais, ce ne sont pas ses foiblesses: le dirai-je ? C'est sa pénitence même. Elle l'accuse de n'avoir pas eu le courage de la faire publiquement; en sorte que quitter le monde et là cour, s'arracher à tous les objets de son attachement, s'enfermer dans un monastère, s'y consacrer solennellement à la retraite, ce n'est pas faire une pénitence publique ; et ce grand sacrifice, prolongé jusqu'au terme de la vie, ne prouvera ni force, ni constance, ni grandeur d'ame! Disons-le, car on ne le devineroit jamais, le grand crime de madame de la Vallière est

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de n'avoir pas eu , comme les favorites du dernier siècle, le caractère énergique

De ces femmes hardies
Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais. Aussi madame Gacon - Dufour lui reproche-t-elle d'avoir été trop foible pour se mêler des affaires de la monarchie. C'est là, au contraire, le grand mérite qui distingue, à ses yeux, madame de Châteauroux; c'est ce qui en fait son héroïne : sa haute ambition l'éblouit , son esprit d'intrigue la ravit en admiration. Elle ne se contente pas de l'excuser, elle soutient qu'elle est louable de s'être livrée sans amour, par des vues d'agrandissement, et d'avoir échangé l'honneur délicat de son sexe contre l'honneur plus brillant de gouverner l'Etat. Je respecte assurément la liberté des opinions ; mais il est permis de dire que bien des honnêtes femmes se tiendroient pour déshonorées, si elles croyoient avoir mérité de pareils éloges.

J'ignore dans quelle source on a puisé cette Correspondance inédite dont on publie aujourd'hui la seconde édition : l'éditeur ne s'est pas mis en peine d'en prouver l'authenticité, et je

l'authenticité, et je ne me mettrai pas en peine de la combattre. Je pourrois montrer par des raisonnemens très - justes et très - solides , que cette production n'auroit pas dû réussir ; mais je ne veux pas ressembler au médecin de Zadig, qui après que son oeil fut guéri, fit un livre pour lui prouver qu'il n'auroit

pas dû guérir. Ce genre d'ouvrage, vrai ou supposé, réussit toujours par le scandale. C'est le plus facile et le moins glorieux des succès ; c'est aussi le moins durable, parce qu'il n'est fondé que sur une curiosité passagère. L'intérêt qu'inspire cette lech

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ture tient quelque chose du roman, et prend sa source dans la variété des aventures et la vivacité des pas sions; mais l'ouvrage ne se recommande point aux âges éloignés par cette maturité de style qui donne la force et la vie aux grandes compositions.

Quoi qu'il en soit de la vérité ou de la fausseté de ces lettres, on ne peut nier que le caractère de madame de Châteauroux n'y soit peint sous des couleurs naturelles, et que ce caractère n'offre plusieurs traits dignes de remarque. On voit une jeune femme, vive et passionnée, mais qui n'avoit de chaleur que dans la tête, maîtresse de ses désirs et de ses penchans , comme on le seroit dans la vieillesse la plus expérimentée ; sage par le coeur, mais corrompue par l'esprit, et plus 'aveuglée par de faux principes, qu'elle n'auroit pu l'être par la plus ardente jeunesse; on voit, dis-je, cette femme courir d'elle-même et de sang--froid au-devant de la séduction, s'égarer par les calculs profonds d'une ambition sérieuse et réfléchie, perdre ses moeurs sans passion, prétendre enfin chercher la gloire par les mêmes chemins qui conduisent les autres femmes au déshonneur. Tel est le spectacle singulier que présente la vie de madame de Châteauroux. Nulle femme n'a trouvé plus d'obstacles à se corrompre; nulle n'a été avertie par des exemples

; plus frappans, et plus rapprochés de ses yeux; nulle, enfin , n'a été mieux défendue par son naturel ; et il a fallu, pour se perdre, qu'elle désirât , qu'elle cherchất son malheur avec plus de peine que les autres n'en ont à l'éviter.

Je laisse à reconnoître dans ce plan de conduite, l'ascendant visible de cet esprit qui enseignoit à braver toutes les bienséances, et l'influence de cette immoralité profonde et calculée qui se glorifioit de ses vues

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