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l'eût heurtée en chemin , il n'eût pas manqué de la briser comme un verre. Voltaire qui lui-même n'étoit pas exempt de pédantisme sur l'article des sciences, donne raison à Trissotin , d'après la théorie des comètes , aujourd'hui plus perfectionnée. Cependant , qui est-ce qui a peur des comètes ? On sait que c'étoit un ridicule de Maupertuis ; personne n'ignore qu'aujourd'hui même il y a un astronome qui égaie le public par la gravité et l'emphase avec laquelle il l'avertit des phénomènes célestes, sans même que personne lui demande son avis. Trissotin , en-dépit de la théorie des comètes, n'est pas moins ridicule de venir ainsi sonner l'alarme : il l'est encore davantage par le précieux et la recherche de son style. Descartes faisoit alors tourner toutes les têtes : les femmes se passionnoient pour ce sublime visionnaire, comme elles se passionnent aujourd'hui pour une actrice. La fille de madame de Sévigné, aussi pédante que sa mère étoit aimable, étoit une intrépide cartésienne , et avoit trouvé par-là le secret de n'être qu'une sotte avec beaucoup d'esprit : on mettoit dans ces discussions physiques, un jargon tantôt obscur et emphatique, tantôt trivial et familier. Voiture entrant un jour à l'hôtel de Rambouillet, au moment où l'on s'entretenoit de quelques taches qu'on croyoit apercevoir dans le soleil, répondit plaisamment à ceux qui lui demandoient quelles nouvelles il y avoit dans,

y le monde : Il court de mauvais bruits du soleil. Socrate, grand philosophe et très-bon esprit, se moquoit des sophistes et des badauts qui cherchoient ce qui se passe dans le soleil et dans la lune, et qui ne se connoissoient pas eux-mêmes : Ôtez de l'astronomie ce qui est utile à la navigation, le reste n'est qu’un objet d'amusement et de curiosité : peut-être

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même le genre humain n'a-t-il pas de quoi s'applaudir qu'on ait tant perfectionné la navigation. Lucien, le plus bel esprit de son temps, dans une jolie petite fiction intitulée: Icaromenippe, du genre de Micromegas et de Șcarmentado, se moque de toutes les sottises que les philosophes débitoient sur la lune.

Philaminte, qui se trouve auprès de Clitandre, est fort mal à son aise, et n'ose se livrer à son enthousiasme scientifique devant un si cruel railleur; elle dit à Trissotin :

Remettons ce discours pour une autre saison,
Monsieur n'y trouveroit ni rime, ni raison;
Il fait profession de chérir l'ignorance,
Et surtout de haïr l'esprit et la science.

Philaminte est ici l'écho de tous les novateurs, de tous les intrigans, de tous les enthousiastes qui ne peuvent répondre aux sages qu'en les calomniant : ceux qui s'élèvent contre l'abus des sciences et le charlatanisme des faux savans, ne font point profession de chérir l'ignorance; mais ils sont persuadés que l'ignorance vaut beaucoup mieux qu'un faux savoir, qu'une demi-instruction, que des systèmes nuisibles à la tranquillité et aux mœurs: ceux qui se moquent des athénées, des cours, des bureaux d'esprit, de tous ces réduits où le mauvais goût s'assemble pour applaudir le mauvais goût, ne haissent point l'esprit et la science; c'est au contraire parce qu'ils aiment et qu'ils estiment le bon esprit et la véritable science, qu'ils ne peuvent souffrir ces triomphes de l'esprit faux, cette forfanterie de doctrine, cet étalage d'un pompeux jargon qui en impose aux simples et donne à des sciences utiles l'appareil mystérieux des

secrets cabalistiques. Clitandre rend justice à la science et à l'esprit :

Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes;
Mais j'aimerois mieux être au rang des ignorans
Que de me voir savant comme certaines gens.

'est mon sentiment qu'en faits comme en propos, La science est sujette à faire de grands sots.

Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

Il est heureux que ce soit Molière qui dise cela : son autorité du moins a quelque poids vis-à-vis d'un tas de clabaudeurs qui s'érigent très gratuitement en champions de la science, et font, à l'envi l'un de l'autre, les petits Trissotins. Un autre que Molière seroit traité par ces messieurs, de fanatique, de vandale, de cagot, qui veut ramener l'ignorance pour rétablir la superstition.

Rien de plus serré, de plus piquant, de plus vigoureux que le dialogue qui s'établit entre Clitandre. et Trissotin. Dans cette lutte, l'avantage du sens et de la raison est toujours pour Clitandre: enfin Trissotin, forcé dans ses retranchemens, s'avise de faire diversion en se jetant sur la cour: la cour de Louis XIV n'étoit pas favorable aux pédans, aux jongleurs scientifiques et littéraires; elle savoit estimer et récompenser le vrai mérite; mais elle n'étoit point dupe des charlatans. Trissotin étoit, à la vérité, de l'académie française; mais il n'avoit obtenu du monarque aucune grâce considérable, et il regardoit son obscurité comme une injustice de la cour.

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La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit;'
·Elle a quelqu'intérêt d'appuyer l'ignorance.

cour ,

Clitandre alors justifie la et tombe avec une force nouvelle sur les auteurs et les savans : son irrévérence pour une classe d'hommes qui se regardent comme les lumières de la société, les colonnes de l'état, les oracles de la saison éternelle , peu paroître aujourd'hui scandaleuse ; elle n'en est pas moins fondée sur de puissans motifs, qui demandent une trop longue discussion, et que je suis obligé de remettre à une autre représentation des Femmes sawantes.

G.

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Une des plus belles scènes est sans doute celle où l'on voit un courtisan en opposition avec un pédant : c'est là que Molière a marqué, avec la force et la profondeur qui caractérisent son génie, la différence qui se trouve entre l'esprit et la science, deux choses très-bonnes par elles-mêmes, et l'abus qu'on en fait trop souvent, abus si fatal au bon sens, à la raison

et aux moeurs.

Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

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C'est-là une de ces grandes vérités que la philosophie du dix-huitième siècle semble avoir méconnue : c'est dans ce siècle surtout qu'on a donné à l'abus de l'esprit et du savoir une importance ridicule qui, vers la fin, a dégénéré en folie. On diroit que Clitandre a voulu peindre les beaux - esprits du dix-huitième

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siècle , lorsqu'il a 'dit avec tant de franchise et d'énergie :

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Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau
Que pour être imprimés et reliés en veau,
Les voilà dans l'État d'importantes personnes ;
Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes;
Qu'au moindre petit bruit de leurs productions,
Ils doivent voir chez eux voler les pensions;
Que sur eux l'univers a la vue attachée;
Que partout de leur nom la gloire est épanchée,

Et qu'en science ils sont des prodiges fameux. Ce qui sembloit à ces trois gredins s'est réalisé dans le dix-huitième siècle à l'égard de quatre hommes , dont trois surtout ont été des personnages marquans. par leur état et par leur fortune. Voltaire, dans ses lettres , appelle toujours Rousseau de Genève un polisson, un gredin , parce qu'il étoit pauvre et n'avoit point de château : ce qui n'est guère philosophique : les trois autres avoient un château. Le château de la Brède, le château de Montbard, le château de Ferney, sont trois châteaux fameux c'est là que trois écrivains de la plus haute importance , Montesquieu , Buffon et Voltaire, composoient ces ouvrages sublimes qui faisoient le destin des couronnes , attachoient la vue de l'univers , épanchoient la gloire sur leur nom , et les faisoient regarder comme des prodiges de science. Cependant, le gredin Rousseau, s'il m'est permis de lui donner ici l'épithète dont Voltaire le gratifie continuellement, n'a pas acquis dans son grenier, moins de célébrité que les trois autres grands seigneurs dans leurs châteaux; mais il faut convenir que Voltaire , patriarche de la littérature et de la philosophie du siècle, et le plus grand propagandiste quiait existé depuis Mahomet,

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