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Teuse et solide, n'enfantent que prévention, erreur , engouement, fanatisme; quand on entend madame de Sévigné elle-même parler si légèrement de Racine ; quand on voit madame Deshoulières cabaler en faveur de Pradon , quelle confiance peut-on avoir dans le goût des autres femmes qui ont bien moins d'esprit et de talent : les femmes, en littérature, sont presque toujours dupes de leur coeur et de leurs passions ; leur ami, leur protégé, leur flatteur est presque tou• jours pour elles celui qui a le plus de mérite.

Cette ambition littéraire dénature le caractère des femmes, les dégoûte des soins domestiques, et leur fait regarder les devoirs de leur sexe comme des préjugés vulgaires ; elle les engage dans des liaisons avec des auteurs et des poètes , qui ne sont pas toujours bonne compagnie ; leur inspire un orgueil despotique qui nuit à leur véritable puissance ; enfin elle les dépouille de toutes les armes que la nature leur a données pour entretenir l'équilibre entre les deux sexes : la douceur, la modestie, la pudeur, la naiveté, qualités charmantes qui assurent leur empire beaucoup mieux que la science et le bel esprit. Les femmes savantes qui renoncent aux avantages de leur sexe pour usurper ceux des hommes, sont aussi imprudentes que les belles qui adoptent les modes inventées par les laides ; elles se font hommes pour plaire aux hommes, et semblent oublier que le penchant naturel d'un sexe pour l'autre n'est fondé que sur la différence qui existe entre les deux. C'est un trait de génie d'avoir fait contraster avec une savante altière et impérieuse, un homme simple et débonnaire tel que Chrysale : ce bon bourgeois nous paroît aujourd'hui bien épais et bien grossier. On ne parleroit pas impunément sur notre scène , de bonne soupe,

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de pot-au-feu, de rôt, quoique nous soyons, pour le moins, aussi gourmands que nos ancêtres : nous croyons avoir plus de politesse, d'urbanité, de noblesse dans le ton et dans les manières, qu'il n'y. en avoit sous Louis XIV, parce que nous méprisons sur la scène les détails simples et naturels , et le langage ordinaire de la vie; parce que nous trouvons qu'il y a plus d'esprit dans les pointes , les jeux de mots et les énigmes“; quant à moi, je pense qu'il

à n'y a point de calembourg au Vaudeville qui vaille

ce vers :

Je vis de bonne soupe, et non de bon langage. Le Chrysale qui parle ainsi est cependant un homme riche qui donne à sa fille une assez grosse

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pour qu'elle soit recherchée par un homme de qualité : le moindre artisan se pique aujourd'hui d'avoir des idées plus libérales, des sentimens plus distingués, des expressions plus nobles : il paroît que du temps de Molière il y avoit encore dans la classe de ce qu'on appeloit la haute bourgeoisie, une grande simplicité de mours. Mais combien cette franchise, cette naïveté brusque, cette bonhomie n'est-elle pas préférable à la fausseté, à l'affectation, à la sécheresse et à l'impertinence du ton actuel ! Ce qui distingue le siècle de Louis XIV de celui-ci, c'est qu'alors les hommes se tenoient chacun dans leur sphère ne parloient que de ce qu'ils savoient , de ce qui étoit à leur portée : leurs discours étoient simples , mais pleins de sens : aujourd'hui on décide, on tranche sur tout ce qu'on ignore; on extravague sur la morale, sur la politique, sur la littérature; on a de l'esprit sur tout, mais on n'a pas le sens commun.

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C'est par le bon sens que Chrysale brille; et il n'y a peut-être pas dans les livres des philosophes modernes, un mot aussi sage, aussi profond que celui-ci :

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Sur le déclin de la monarchie, le royaume de France étoit véritablement devenu la maison de Chrysale; raisonner étoit l'emploi non seulement des sophistes de profession, mais de tous les gens du beau monde on s'enfonçoit dans les épines de la métaphysique; on se tourmentoit pour deviner l'origine des sociétés; on calculoit l'âge du monde; on discutoit sérieusement les articles du contrat de mariage des souverains avec les républiques; on faisoit l'histoire d'un état de nature qui n'avoit jamais existé; on épluchoit les droits des gouvernemens ; on remuoit toutes les bases de l'autorité civile; toutes les colonnes sur lesquelles repose l'ordre social étoient si bien sappées par toutes ces belles dissertations, qu'elles sont tombées au premier souffle des harangues anarchiques y a-t-il une folie qui ne soit beaucoup plus sage qu'une pareille raison? Règle générale; voulez-vous embrouiller la question la plus simple et la plus claire, obscurcir une vérité sensible et palpable? mettez-là en délibération, ouvrez les débats, écoutez les opinions pour et contre; à force d'analyser, de discuter, de raisonner, de métaphysiquer, vous serez tout surpris de ne plus rien entendre au fonds de la question, et si vous voulez résumer ces sophismes contradictoires, le résultat sera une erreur grossière : voulez-vous vous trom

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per sur la nature d'une maladie, voulez vous la rendre plus maligne ? faites une consultation d'un grand nombre de médecins.

G.

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Je me propose d'analyser aujourd'hui une des plus belles et des plus fortes scènes des Femmes savantes. On y voit un homme d'esprit et de sens, un homme du monde , opposé à un misérable pédant gonflé d'orgueil , et dont la science a doublé, la sottise naturelle : c'est-là qu'on sent bien l'ascendant qu'une raison vigoureuse, une ame honnête, un esprit juste et droit, ont nécessairement , sur un charlatan qui fait métier de tromper les sots par un vain babil, et qui n'ą d'autre éloquence que celle des sophismes et des jeux de mots. Clitandre; qui ne se donne ni pour un savant, ni pour un homme de lettres, écrase par la dignité de son ton et de ses manières , par la finesse de ses plaisanteries

par le naturel, la vérité et la force de ses raisons, ce Trissotin, ce Tartuffe d'esprit et de science, qui n'est au fonds qu’un ignorant et un sot.

Cette race des Trissotins est plus multipliée qu'on ne pense; d'heureuses circonstances l'ont fait prospérer et pulluler au point qu'on en rencontre de quelque côté qu'on se tourne ; et presque tous sont en bonne posture. J'appelle Trissotin tout homme qui se fait

, admirer par un faux bel esprit, ou qui l'admire luimême dans les autres, qui sans goût , sans littérature , sans talens, se croit un savant très-utile et très-im

portant à l'état, parce qu'il affecte d'adorer les arts et qu'il a quelques connoissances physiques et mathématiques, qui remplacent chez lui le sens commun : j'appelle Trissotin tout homme qui, pour avoir fait de très-mauvaises études dans les pamphlets de Voltaire et les paradoxes de Rousseau, se prétend un philosophe consommé dans la morale et la politique, quoiqu'il n'en ait pas même les élémens; un homme dont tout le savoir se compose des principes faux, des systèmes dangereux qu'il a recueillis des clubs et des tribunes, qui déraisonne dans les salons, sur le commerce, la législation, les finances; qui ne rève qu'inventions, découvertes, plans, systèmes, projets; qui croit que c'est là l'essentiel, et qui compte pour rien les mœurs, l'économie, la prudence, la probité et l'harmonie sociale: enfin peut-on en cons→ cience refuser le titre de Trissotins modernes à tous ces fanatiques entêtés de leur grimoire, farcis de calculs, de méthodes, de formules, de problêmes; à tous ces enthousiastes des sciences naturelles, physiques et mécaniques, qui s'imaginent que le salut de la république est dans leurs herbiers, dans leurs alambics, dans leurs coquilles, dans leurs machines, et qui regardent avec mépris les sciences bien plus importantes qui nourrissent l'ame, dirigent les mœurs, nous éclairent sur nos devoirs, sur nos vrais intérêts, et nous apprennent l'art de vivre, le premier de tous les arts ?

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Le Trissotin de Molière ouvre la troisième scène du quatrième acte en entrant d'un air empressé comme s'il apportoit la nouvelle d'une grande victoire ou d'une révolution dans le gouvernement; il annonce à Philaminte, la principale femme savante, qu'un monde a passé la nuit près de notre terre; et que s'il

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