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que

les Allemands les aiment, et comme on en trouve beaucoup dans Gessner qui a poussé ce goût jusqu'à l'excès. Je conseillerois à M. Jauffret de choisir des tableaux plus rapprochés de la nature : les jeunes personnes auxquelles il s'adresse ont naturellement l'imagination un peu romanesque : elles sont assez disposées à se remplir l'esprit de visions et de chimères; elles ont une sensibilité vive qui les porte à voir les choses tout autre qu'elles ne sont , et qui les fait souvent tomber dans bien des mécomptes. Les ouvrages qui tendent à réprimer et à régler cette sensibilité sont les meilleurs à mettre entre leurs mains : ceux qui sont capables de l'exalter sont plus nuisibles qu’utiles à leur éducation. On peut appliquer ici ce que dit Fénélon dans :son Traité de l'Education des Filles, touchant la lecture des romans, et relativement à un âge plus avancé : « Elles se rendent l'esprit visionnaire , en s'accoutumant au langage magnifique des héros de roman ; elles se gâtent même par - là pour

le monde : car tous ces beaux sentimens en l'air, toutes ces passions généreuses, toutes ces aventures que l'auteur du roman a inventées pour le plaisir, n'ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans le monde et qui décident des affaires, ni avec les mécomptes qu'on trouve dans tout ce qu'on entreprend, Une

pauvre fille , pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ses héros : elle voudroit vivre comme ces princesses imaginaires qui sont dans les romans, toujours charmantes, toujours adorées, toujours audessus de tous les besoins. Quel dégoût pour elle de descendre de l'héroisme, jusqu'au plus bas détail du ménage!

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En général, il règne depuis long-temps parmi nous une affectation et une hypocrisie de sensibilité qui a tout dénature; on ne rève que sentimens et que chimères ; les esprits amollis et efféminés s'égarent dans des idées aussi vaines que séduisantes ; la plupart de ces petits livres composés pour l'éducation des enfans , ont tous une teinte romanesque et fausse ; on ne les y entretient presque que d'une perfection imaginaire : ce sont de petits modèles accomplis de bienfaisance, de tendresse, d'amabilité qu'on met sans cesse sous les yeux ; Berquin même a imaginé un petit Grandisson. J'avoue que j'aimerois mieux des contes plus grossiers et mieux adaptés à la nature humaine : toutes ces inventions si délicates me paroissent plus propres à fausser l'esprit des enfans qu'à teur former le coeur. La vérité des sentimens tient plus qu'on ne pense à la justesse des idées et à la rectitude du jugement.

Le premier conte , intitulé bes Deux petits Miroirs, me semble avoir plus de naturel et de vérité ; cependant je dois avouer que la moralité m'en paroît un peu trop puérile. Les deux miroirs sont les deux yeux d'une mère, où une jeune personne doit chercher sans cesse des marques d'approbation ou de désapprobation, suivant lesquelles il faut quelle règle sa conduite. Il n'étoit pas nécessaire, je crois , de faire un conte pour donner cette leçon aux demoiselles ; les plus petites filles la savent avant de l'avoir apprise : l'instinct de la nature les porte à faire usage de ce moyen; la réserve et la crainte qu'inspire toujours la présence d'une mère suffisent pour le leur enseigner : il y en a peu d'assez légères pour le négliger , et il est excellent pour prévenir toutes les fautes que les yeux d'une mère peuvent éclairer ; mais ces fautes

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sont-elles les seules? Au reste, on retrouve dans ce conte cet agrément de style qui est un des principaux mérites des ouvrages de l'auteur.

Les deux descriptions de la Prime-vère des Jardins et de la Violette, ont aussi beaucoup d'éclat, et l'on y reconnoît le pinceau qui a colorié si agréablement tant de scènes champêtres. Je ne citerai que le début de la dernière : « Semblable à ces jolies petites villageoises qui, avec un costume simple et un air modeste et timide, attirent les regards qu'elles vouloient éviter, et qui, sans avoir reçu aucune éducation, ont un esprit naturel dont on est charmé, un mérite supérieur à celui que l'éducation donne: la violette reçoit presqu'autant d'hommages que la rose, et n'en est pas moins l'emblême de la modestie. La rose doit à la culture le développement de son mérite; il lui faut des soins dont la violette sait se passer. Si la rose a la majesté d'une reine, la violette a les grâces d'une bergère ». Y.

XIX.

Les Femmes Savantes.

PARMI ARMI les chefs-d'œuvre de Molière, le plus prôné des philosophes, c'est le Tartufe, parce qu'ils s'imaginent s'en appuyer contre la religion; mais à peine pardonnent-ils à ce grand homme d'avoir fait les Femmes Savantes, parce que cette comédie leur paroît attaquer la philosophie moderne dans son plus fort retranchement, la vanité et l'ambition des femmes: ce sont, en effet, les femmes beaux esprits, qui ont propagé avec le plus d'ardeur et de succès

les nouveaux systèmes, dans le temps où leur caprice faisoit loi dans la société : avant la révolution, il n'y avoit guère à Paris de bonne maison qui n'eût sa Philaminthe et ses Trissotins.

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Quand Molière a secondé, par ses plaisanteries, le progrès nécessaire des mauvaises mœurs, il a toujours réussi tous ses traits contre l'autorité des pères et des maris ont porté coup il est parvenu à rendre ridicules la piété filiale et la foi conjugale; mais toutes les fois qu'il a essayé de lutter contre le torrent de la corruption, il a échoué: après le Tartufe, les faux dévôts se sont multipliés, et lorsque l'espèce en a été détruite par l'impiété, les tartufes de religion ont fait place aux tartufes de mœurs et de philosophie, par la raison qu'une société corrompue ne peut se passer de tartufes : après les Femmes Savantes, les tripots littéraires n'en ont eu que plus de vogue; les précieuses ont cabalé contre le bon sens avec encore moins de pudeur; elles ont même, dans les derniers temps, réuni à leur domaine deux provinces considérables, la religion et la politique: l'académie française avoit ses tricoteuses, qui n'étoient ni moins zélées, ni moins ardentes que les tricoteurs du club des Jacobins mais il faut leur rendre cette justice, elles avoient plus de politesse et d'humanité.

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Comment peut-on jouer les Femmes Savantes dans une ville couverte de musées, d'athénées, de cotteries et de clubs savans de toute couleur, où les muses ne se rendent que pour être applaudies par les grâces? Comment peut-on jouer les Femmes Savantes dans la métropole des sciences, dans la capitale des mathématiques, dans le bureau central de la philosophie et des arts; dans une cité peuplée de grammairiens, de métaphysiciens, de physiciens, de chimistes, de

botanistes qui n'ont pas de disciples plus assidus et de meilleures pratiques que les femmes? Que deviendroient tant de démonstrateurs, d'instituteurs, de docteurs, de professeurs, d'orateurs qui tous ont leurs dévotes? Ne seroient-ils pas obligés de fermer leurs cours, si les jolies femmes cessoient de courir après la science? Quelle plaie pour le commerce savant, quel coup mortel pour la circulation des principes et des phrases, des sophismes et des jeux de mots, si la jeune épouse timide et solitaire, au lieu de se jeter dans la foule des hommes pour y briguer la palme de l'esprit et de la beauté, bornoit sa coquetterie à plaire à son mari; sa gloire à l'éducation de ses enfans, et sa vanité aux détails du ménage! Eh! qui voudroit désormais faire des vers, si l'espoir de les lire à des femmes ne tenoit lieu, au poète, de génie et d'Apolion? Prêcher la simplicité et la modestie aux femmes dans Paris, c'est comme si l'on prêchoit la philosophie à Constantinople, la liberté à Maroc, et le christianisme au Japon.

Ce seroit une question digne des Légouvé, des Ségur, et autres écrivains galans, de rechercher quelle a été l'influence des femmes sur la littérature ; mais comme ils ont plus d'esprit que d'impartialité, on ne pourroit pas attendre, de ces juges séduits, des arrêts bien équitables. Molière régarde la manie du bel esprit dans les femmes comme très-propre à propager le mauvais goût : les qualités même et les vertus qui sont particulières à ce sexe aimable', ne servent d'ordinaire qu'à corrompre son jugement: cette extrême délicatesse d'organes, cette vivacité d'imagination, cette prodigieuse sensibilité de nerfs, quand elles ne sont point únies à une raison vigouXI. année.

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