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vivifie les ouvrages des auteurs du bon' temps; l'amour- propre , l'orgueil, l'égoïsme, le charlatanisme qui président à tous les genres

e compositions ; les al tèrent tous et les dénaturent, en corrompant les taletis : c'est l'intage du dix-huitième siècle, et c'est celle de l'époque où Tacite a vécu.

Ce grand écrivain n'a pu lui-même se mettre à l'abri de cette contagieuse influence : l'envie de briller, le désir de paroître neuf et profond , la démangeaison d'étaler de la philosophie et de la subtilité, la fureur d'étonner son lecteur par des traits inattendus, ont quelquefois égaré son génie au profit de son amourpropre. Je citerai encore ici le jugement de M. Rollin, un des hommes qui ont le mieux connu l'antiquité : « N'est-il pas à craindre , dit-il , qu’un historien,

qui affecte presque partout de fouiller dans le coeur » humain, et d'en sonder les replis les plus cachés, » ne donne ses idées et ses conjectures pour des réa

lités, et : ne prête souvent aux hommes des in » tentions qu'ils n'ont point eues , et des desseins » auxquels ils n'ont jamais pensé ? Salluste ne » manque pas de jeter dans son histoire des réflexions » de politique; mais il le fait avec plus d'art et dě » réserve, et par-là se rend moins suspect. Il semble » que Tacite, dans l'Histoire des Empereurs , est plus » attentif à faire apercevoir le mal qu'à montrer le » bien; ce qui vient peut-être de ce que ceux dont » nous avons les Vies sont presque tous de mauvais

princeś ni

Ainsi J.J. Rousseau, d'accord avec le savant auteur de l'Histoire Ancienne, reproche à Tacite de la dureté, de l'obscurité dans le style; M. Rollin ajoute à ce reproche celui de s'être rendu suspect, en jetant trop de réflexions politiques dans ses histoires, en se mon

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trant plus attentif à faire apercevoir le mal qu'à indiquer le bien, en risquant de faire croire, par une affectation de profondeur, qu'il prête souvent aux hommes des intentions qu'ils n'ont point eues, et des desseins auxquels ils n'ont jamais pensé; et le fameux M. d'Alembert, un des pontifes de cette philosophie dont le premier commandement étoit : Tu admireras Tacite, accuse cet écrivain d'être quelquefois puéril dans ses idées et dans ses images (*). On peut opposer à ces jugemens celui de Racine et de Bossuet, deux grandes autorités, qui appellent Tacite l'un le plus grave des historiens, et l'autre le plus grand peintre de l'antiquité. Mais ce ne sont pas là des décisions en forme un trait jeté dans un discours ou dans une préface ne prouve presque rien ; il y a toujours dans la composition oratoire un peu d'illusion, qui tend à agrandir et à enfler les choses, une préface est faite plus ou moins pour relever l'ouvrage qu'elle annonce; c'est dans celle de Britannicus que Racine donne cet éloge à Tacite: on peut bien y soupçonn er quelqu'enthousiasme pour un auteur dont la lecture lui avoit été très - utile dans la composition de sa tragédie. Racine, encore plein de cette chaleur qui accompagne le travail du poète, a donc pú appeler un écrivain dont il avoit emprunté quelques traits et

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(*) A ces autorités on peut joindre celle de Blair qui, à la suite d'un bel éloge de Tacite, s'exprime ainsi sur ses défauts:

malgré tant de beautés rares et éclatantes, dit-il, cet auteur n'est point un parfait modèle ; on a vu rarement réussir ceux qui se sont formés à son école; il faut l'admirer plutôt que l'imiter; il y a dans ses réflexions trop de recherche; dans son style trop de concision, quelquefois de l'affectation, souvent de l'obscurité. L'histoire demande, à ce qu'il semble, une manière d'écrire plus coulante plus naturelle et plus simple ».

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quelques couleurs, le plus grand peintre de l'antiquité, sans qu'on en doive conclure précisément qu'il mettoit à cet égard Tacite au-dessus de Tite - Live et de Salluste; et Bossuet, dans le mouvement d'une oraison funèbre, a pu nommer Tacite le plus grave des historiens, sans qu'on ait droit d'en inférer qu'il le regardoit comme supérieur, sous ce rapport, à Thucydide, qui passe pour l'historien le plus exact, le plus judicieux et le plus sévère de l'antiquité.

Quoi qu'il en soit, la Vie d'Agricola, dont nous annonçons une traduction nouvelle, est un des morceaux les plus précieux qui nous soient restés de la littérature latine on peut y remarquer quelques défauts, quelques endroits un peu obscurs, quelques pensées un peu recherchées; mais c'est en général un chef-d'œuvre, surtout sous le rapport de l'ordonnance et de la disposition; qualités que les anciens ont possédées, particulièrement dans le genre historique, à un degré beaucoup plus éminent que les modernes, malgré les obligations que ces derniers prétendent avoir à l'esprit géométrique qui, sans doute a contribué à perfectionner la méthode des dissertations et des ouvrages didactiques, mais qui n'a rien de commun avec la logique, les conceptions et les secrets du génie. Rien de plus imposant que le début de la Vie d'Agricola: l'historien rappelle, avec des regrets profonds, le souvenir des temps andiens; retrace douloureusement les outrages auxquels la vertu a été exposée sous les derniers règnes, sous les Néron et les Domitien, et fait sentir combien il est difficile à Trajan lui-même, sous lequel il écrit, de réparer tant de maux : « Enfin, nous commençons » à respirer, dit-il ( je me sers de la nouvelle traduc » tion), Nerva, dès la première année de cet heu

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»reux siècle, a réuni deux choses autrefois inconci>> liables, le pouvoir et la liberté; Nerva Trajan nous > rend tous les jours son empire plus doux; la sécu» rité publique n'est plus seulement un vou, une » espérance; elle est devenue un bien présent et >> certain. Cependant, telle est l'infirmité humaine : » les remèdes sont plus lents que les maux, et de » même les corps que s'accroissent lentement et sont prompts à périr, ainsi on étouffe le génie et l'amour des lettres plus facilement qu'on ne les ranime. » L'inaction même n'est pas sans quelque douceur, » et l'oisiveté, d'abord pénible, se fait enfin aimer. » Qu'est-ce donc si, pendant quinze ans, ce long » espace de la vie humaine, une foule de citoyens » ont péri par des malheurs imprévus, et les plus » généreux par la cruauté du prince? Pour nous, » restés en petit nombre, nous survivons, non-seu

*

»lement aux autres, mais pour ainsi dire à nous» mêmes ; nous, qui avons vu retrancher du milieu » de notre vie tant d'années pendant lesquelles nous » sommes venus en silence, les jeunes gens à la » vieillesse, les vieillards au terme de leur vie ».

Cette traduction me paroît excellente : le style en est doux et noble, harmonieux et naturel; je n'indiquerois à l'auteur que quelques changemens : je crois qu'il faut mettre au commencement, le pouvoir d'un seul, pour rendre le mot principatum, et marquer l'opposition entre le gouvernement monarchique et la liberté; je substituerois, quelques lignes plus bas le mot de foiblesse humaine à celui d'infirmité qui semble avoir plus de rapport au physique qu'au moral; enfin, dans cette phrase, nous sommes venus en silence, les jeunes gens à la vieillesse, etc., je mettrois au lieu du mot venus, parvenus ou arrivés :

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ces corrections sont de peu d'importance. Il y en a
une plus sérieuse à faire, si je ne me trompe, tout-
à-fait au commencement de cet exorde; le traducteur
fait dire à Tacite : « Chez nos ancêtres, on se por-
► toit naturellement aux actions dignes de mémoire;
» et comme elles étoient plus à découvert, aussi les

plus célèbres écrivains, sans flatterie, sans ambi-
» tion, et par le seul plaisir de bien faire , consa-
» croient le souvenir de la vertu ». C'est mots , et
comme elles étoient plus à découvert, ne me parois-
sent pas du tout rendre le sens du latin : Ut agere
memoratu digna pronum , magisque in aperto erat.
Cela veut dire que, dans les temps dont parle Tacite,
on avoit plus de penchant à la vertu, et l'on trou-
voit moins de difficultés à la pratiquer; on y avoit
plus de penchant, parce que les mæurs valoient
mieux : on y trouvoit moins de difficultés, parce
que le gouvernement étoit meilleur. La métaphore
est bien liée : pronum magisque in aperto erat; c'est
une pente qui conduit aisément dans une carrière ou-
verte et facile. Il y a plus, si l'on veut bien l'exami-
ner, la phrase du traducteur n'a pas de sens : « Comme
»n les vertus étoient plus à découvert, aussi les plus
» célèbres écrivains, par le seul plaisir de bien faire,
» en conservoient le souvenir », Qu'est-ce que cela
signifie? La pensée de Tacite , réduite à l'expression
simple, est : Que les plus célèbres écrivains, que
les plus beaux génies avoient alors le même pen-
chant à célébrer la vertu qu’on avoit à la pratiquer.
Le sens ne peut être ici controversé. Il y a quelques
autres endroits, dans ce début , et même dans le
reste de l'ouvrage , sur lesquels je ne suis pas de l'avis
du traducteur; mais comme cet avis peut être fondé,
je ne releverai pas ces endroits , et j'accuserai de

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