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fogie du drame, font dire à Voltaire : Hon! un bon drame est bon.

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Voltaire n'étoit pas capable d'une pareille niaiserie, et ses commentateurs n'ont point saisi sa pensée. L'auteur de la Pucelle n'avoit réussi que par des innovations dangereuses; il étoit naturellement ennemi des règles et des principes, qu'il regardoit comme les entraves du génie. Pour amuser et pour plaire, tous les moyens lui sembloient bons: il a done voulu dire qu'il n'y avoit de mauvais en littérature que ce qui ennuie; maxime fausse et pernicieuse; car il y a de

chétifs romans, de méchantes farces, des bouffonneries ignobles, des impiétés, des ordures, des satires qui amusent beaucoup, et n'en sont pas pour cela meilleures. Le poëme de la Pucelle n'est pas ennuyeux, assurément le genre en est très-mauvais. Il vaut encore mieux ennuyer que corrompre.

Ce même Voltaire, cité comme un oracle, a dit, dans son bon temps, que le drame étoit un monstre né de l'impuissance d'être tragique ou comique. Cette doctrine ne l'a pas empêché de faire des drames qui ont amusé autrefois ils ennuient beaucoup aujourd'hui; et d'après l'arrêt de l'auteur lui-même, ils sont d'un mauvais genre. Il faudroit donc recommander à ces critiques de café de ne point aborder indiscrètement des questions littéraires qu'ils n'entendent pas que ne se bornent-ils à faire tant bien que mal leurs analyses, et à rendre compte du succès des pièces comme d'un fait? On ne se compromet jamais en traçant tout simplement son sillon; mais la démangeaison de parler de ce qu'on ne sait pas, expose à dire bien des sottises.

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Nanine est un drame, parce que c'est une pièce romanesque : le genre romanesque, même bien traité,

est mauvais sur la scène. Un homme de qualité devient amoureux de sa servante, et finit par l'épouser: cette action, dont on riroit dans la société, est vraiment ridicule au théâtre, surtout lorsqu'on a la prétention de l'exposer sérieusement comme le sublime de la sensibilité et de la philosophie. Le comte Olban est un héros de l'égalité, un sage révolutionnaire, et, ce qu'il y a de pis, un personnage très froid. Ces songe-creux font souvent de grandes sottises avec beaucoup de réflexion, et alors ils sont moins propres à intéresser qu'à faire rire.

G.

LXVIII.

Même sujet,

VOLTAIRE n'aimoit pas les romans de Richardson:

personne ne fut jamais moins romanesque dans sa conduite; personne ne connut mieux le monde et les hommes, ne sut mieux les tromper, et n'en tira un meilleur parti. Pourquoi donc a-t-il mis sur la scène le roman de Paméla, sous le nom de Nanine? uniquement pour avoir occasion d'égaler au théâtre des idées philosophiques alors nouvelles, et qui plaisoient beaucoup à ceux même qui devoient le plus s'en offenser. L'expérience a fait perdre à ses idées tout leur crédit et tout leur agrément; elles n'ont plus aujourd'hui le mérite de la nouveauté et de la hardiesse : leur éclat s'est évanoui; elles ne paroissent plus que fausses, chimériques et dangereuses.

Le comte Olban, qui par philosophie veut épouser

une petite servante, dit, pour justifier cette fantaisie:

Je ne prends point, quoi que vous puissiez croire,
La vanité pour l'honneur et la gloire.

L'homme de bien, modeste avec courage,

Et la beauté spirituelle, sage,

Sans biens, sans nom, sans tous ces titres vains,
Sont à mes yeux les premiers des humains.

C'est là le langage d'un amoureux, et non d'un philosophe; la bonne philosophie nous enseigne que la société est essentiellement fondée sur l'inégalité, et c'est là le sujet du fameux discours de Rousseau, qui a raison d'établir la société comme le fondement de l'inégalité, mais qui a tort de préférer à la société la vie sauvage. Dans l'ordre même de la nature, les hommes ne sont pas égaux ; dans les bois, il y a des sauvages plus grands, plus forts, plus courageux les uns que les autres; dans l'ordre social, la naissance, le rang, la fortune, le talent, font la différence : Voltaire voudroit que ce fût la vertu, et son opinion du moins est désintéressée, car il y perdroit beaucoup.

Les mortels sont égaux ; ce n'est point la naissance,
C'est la seule vertu qui fait la différence.

Sophisme d'un déclamateur : nul doute que la vertu seule ne fixe le degré d'estime particulière dû à chaque individu. Assurément l'homme vertueux a personnellement plus de mérite que le noble, le riche; mais dans la hiérarchie sociale, les dignités, les richesses, occupent la première place : la vertu est le devoir de tous les états, sans être par elle-même un titre, un rang, un état.

Ce n'est ni vanité, ni préjugé, c'est prudence, de chercher à s'assortir dans l'union conjugale, d'éviter

une extrême disproportion de naissance, d'éducation et de fortune, et de ne pas sacrifier les convenances établies à une fantaisie passagère. Si un paysan est fou quand il épouse une demoiselle, un monsieur n'est pas plus sage quand il épouse une paysane. Il y a toujours de l'extravagance à se laisser conduire dans l'affaire la plus importante de la vie par la plus aveugle des passions: que ce ne soit pas là la doctrine des romanciers et des poètes qui vivent d'illusions et de passions, à la bonne heure ; qu'un auteur dramatique nous présente un homme de qualité qui, dans l'ivresse de l'amour, brave toutes les bienséances de la société, cet auteur fait son métier; mais que cet amoureux autorise sa folie des préceptes de la sagesse, et qu'un philosophe tel que Voltaire fasse cet outrage à la philosophie, c'est ce qui m'étonne.

Le comte Olban ne cherche point la grandeur dans les blasons; mais vaut-il mieux la chercher dans les antichambres et dans les cuisines? La véritable grandeur de l'ame se trouve dans une fille bien née, élevée au sein d'une famille honnête plutôt que dans une

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Il est très-haut, il brave le vulgaire.

Il y a souvent plus de bassesse que de hauteur à braver le vulgaire; les scélérats, les fous, les libertins cyniques, les charlatans effrontés, bravent le vulgaire : dans quelle classe de philosophes faut-il les ranger? Mais, réplique la baronne,

Vous êtes fou: quoi! le public, l'usage, XI®, année,

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Le comte intrépide perd toute mesure, et déclare que

L'usage est fait pour le mépris du sage.

Je me conforine à ses ordres gênans
Pour mes habits, non pour mes sentimens;

Il faut être homme et d'une ame sensée,
Avoir à soi ses goûts et sa pensée :
Irai-je en sot aux autres m'informer
Qui je dois fuir, chercher, louer, blâmer?
Quoi! de mon être il faudra qu'on décide?
J'ai in'a raison; c'est ina inódé et mon guide:
Le singe est né pour être imitateur;

Le sage doit agir d'après son cœur.

K

Ces maximes sont séduisantes par un air de liberté et d'audace; le peuple les applaudit parce qu'il ne les comprend pas. Le premier vers est faux, comme tous les vers sententieux et tranchans qui ont l'ambition d'établir une loi générale. S'il y a des choses de mode et d'étiquette qui ne méritent pas beaucoup de considération de la part du sage, il y a aussi des usages qu'il faut respecter, qu'il seroit injuste et dangereux de mépriser: le véritable sage est modeste ; il se défie de ses lumières; loin de se moquer des anciens et de l'expérience, il soupçonne que les usages même dont il n'aperçoit pas l'utilité, n'ont pas été établis sans de bonnes raisons. L'arrogance, la témérité, la présomption, caractérisent les esprits légers, superficiels et frivoles tout ce pompeux galimatias du comte Olban est admirable pour former des originaux et des brouillons; il est très-propre à exciter des extravagans et de mauvaises têtes à faire beaucoup de sottises.

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Il faut être homme : sans doute ; mais non pas homme des bois, sans autre loi que l'instinct et le caprice. Il faut être homme oui; mais homme membre d'une société, appartenant à une nation qui a ses principes,

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