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l'oubli une de ses comédies. Ou sait que ce poète, qui a passé sa vie à jouer la comédie, n'en a jamais pu faire une bonne; le public n'a pas accueilli l'Enfant prodigue avec une tendresse paternelle. Les frères n'ont pas fêté son retour avec une grande solennité: et s'il ne fait pas de l'argent, il pourra bien finir par être chassé par les comédiens.

La pièce eût cependant vingt-deux représentations dans la nouveauté. Le succès en fut pour ainsi dire escamoté: elle fut jouée sans annonce à la place de Britannicus qu'on avoit affiché, et que l'indisposition prétendue d'un acteur ne permit pas de donner. On dévora les mauvaises plaisanteries et les caricatures triviales avec une patience héroïque; les scènes intéressantes furent applaudies avec transport le comique larmoyant étoit encore du fruit nouveau ; une parabole de l'évangile mise au théâtre avoit un faux air de philosophie qu'on trouvoit alors très-piquant. L'anonyme que l'auteur garda constamment, tenoit la curiosité en haleine. Tout contribua donc au bonheur de cette œuvre équivoque, où le bouffon se mêle au pathétique, où le plus mauvais ton s'allie à la délicatesse et au sentiment bizarre assemblage qu'un critique du temps crut devoir appeler un monstre dramatique.

« J'ai fait cet enfant, dit Voltaire, pour répondre à une partie des impertinentes épîtres de Rousseau, où cet auteur des Aieux chimériques et des plus mauvaises pièces de théâtre que nous ayons; ose donner des règles sur la comédie ». Les comédies de Rousseau ne sont pas bonnes; mais celles de Voltaire ne valent pas beaucoup mieux; un bossu ne doit pas reprocher à son camarade d'avoir le dos voûté; il n'est pas nécessaire d'avoir fait des pièces de théâtre pour en

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donner des règles. Aristote eût certainement composé de bien mauvaises tragédies; sa poétique n'en est pas moins un chef-d'œuvre. Horace et Boileau n'ont point fait de comédies: leurs préceptes n'en sont pas moins les oracles du goût. Les malheureuses productions dramatiques de La Harpe n'otent rien au mérite de son Cours de littérature; tandis que Voltaire, malgré ses succès au théâtre, expose souvent, dans ses discussions littéraires, une doctrine superficielle et même erronée.

J'ai voulu, continue l'auteur de l'Enfant prodigue, faire voir à ce docteur flamand que la comédie pouvoit fort bien réunir l'intéressant et le plaisant. Voltaire est donc bien éloigné d'avoir atteint son but; car il n'a fait voir autre chose, sinon que l'alliance de la bouffonnerie avec la sensibilité étoit monstrueuse et détestable. Il s'en faut de beaucoup que Rondon, Fierenfat et madame de Croupignac soient plaisans ; ce sont des farces de la Foire, dignes de Guillot Gorju et de Gautier Garguille. On conçoit à peine aujourd'hui comment les honnêtes gens de 1736 ont pu supporter, pendant vingt-deux représentations, ces grossièretés dégoûtantes qui remplissent presque toute la pièce, tandis qu'il n'y a guère que deux ou trois scènes où l'intérêt se montre encore cet intérêt n'est-il point celui qu'on exige dans une bonne comédie; c'est l'intérêt romanesque du drame. L'Enfant prodigue, composé pour réfuter l'épître de Rousseau sur la comédie, est lui-même une preuve de la bonté des principes du docteur flamand.

Voltaire n'avoit donc pas raison de s'applaudir de cette réunion de l'intéressant et du plaisant, encore moins d'insulter Rousseau en disant : Le pauvre homme n'a jamais connu ni l'un ni l'autre, parce

que les méchans ne sont jamais ni gais ni tendres. Ce pauvre homme est cependant le Pindare et l'Horace de la poésie française. Il y a plus d'esprit et de gaîté dans ses épigrammes, dont je n'excuse pas d'ailleurs la licence, que dans les comédies de Voltaire. Si Fon comparoit, d'après les règles de la saine philosophie, le mal qu'a fait Rousseau avec celui qu'a fait Voltaire, je ne sais pas lequel seroit le méchant; il est du moins certain que Voltaire n'est ni gai, ni plaisant dans ses comédies, et que dans ses pamphlets, ses romans et ses contes, ses plaisanteries sont presque toujours cruelles et sa gaîté méchante. Dans Candide surtout, la joie de l'auteur est barbare et son rire diabolique; c'est un esprit infernal qui semble jouir des maux de l'humanité.

que

M. d'Argental avoit trouvé mauvais la maîtresse de l'Enfant prodigue jouât dans la pièce un plus grand rôle que son père. Voltaire n'eut point d'égard à cette critique très - raisonnable; le rôle d'Euphémon, le père, est décent, mais foible et peu théâtral : il n'a qu'un très - court entretien avec l'Enfant prodigue. C'est la jeune Lise qui mèné le barbon, et lui prescrit, pour ainsi dire, la conduite qu'il doit tenir avec son fils. L'amour ne devoit pas usurper les droits de la nature.

Voici quelques comparaisons que l'illustre poète met dans la bouche d'une jeune fille de dix-huit ans, causant avec sa bonne, dans une comédie. Lise dit à Marthe

Comment chercher la triste vérité

Au fond d'un cœur, hélas, trop agité?

Il faut au moins, pour se mirer dans l'onde,
Laisser calmer la tempête qui gronde,
Et que l'orage et les vents en repos
Ne rident plus la surface des eaux.

La bonne Marthe, émerveillée de ce jargon poétique, qui lui paroît dans sa jeune maîtresse le langage de la folie, est très-bien fondée à lui dire :

Comparaison n'est pas raison, madame.

Le jeune Euphémon, l'Enfant prodigue, n'est pas moins poète que sa maîtresse : malgré la misère et le désespoir, qui ne permettent guère les figures et les fleurs de rhétorique, il ne peut s'empêcher, en contant ses amours avec Lise à son valet Jasmin d'égayer son récit par cette comparaison riante:

Plantés exprès, deux jeunes arbrisseaux
Croissent ainsi pour unir leurs rameaux.

Le style en général est diffus et négligé. Il y a quelques tirades agréables; mais on trouve à côté des vers tels que ceux-ci :

Ce cœur n'a plus les taches criminelles
Dont il couvrit ses clartés naturelles.

,

Un cœur qui couvre ses clartés naturelles de taches criminelles! quel galimatias!

Est-il bien vrai, malheureux que vous êtes,
Qu'enfin domptant vos fougues indiscrètes,
Dans votre cœur, en effet combattu,
Tant d'infortune ait produit la vertu?

Malheureux que vous êtes est dur et trivial pour une jeune fille qui parle à son amant, et en effet combattu sont des mots qui ne signifient rien : combattu ne peut avoir le sens d'éclairé, changé, épuré, etc.; mais il falloit rimer avec vertu. On pourroit être choqué du peu de cas que l'Enfant prodigue fait de la vertu; mais c'est le langage de la passion, et ce langage

prouve que la vertu dont l'amour est le principe tient à peu de chose:

Qu'importe, hélas ! que la vertu m'éclaire.

De la vertu, je perds en vous le prix.

A quoi sert en effet la vertu, si l'on ne possède pas sa maîtresse? cette morale philosophique est celle qui plaît au théâtre.

LXVII.

NANINE.

DES

Es littérateurs superficiels s'imaginent trancher toute la question des drames avec un vers de Voltaire :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

'Cela prouve seulement qu'ils sont voltairiens fanatiques, et qu'ils n'entendent pas la question. Ce vers leur paroît un des plus jolis et des plus sensés que Voltaire ait faits dans sa vieillesse : c'est outrager la vieillesse de Voltaire. On sait que le propre dufanatisme est de flétrir par ses excès la religion qu'il prétend honorer le vers en question n'est ni joli ni sensé, parce qu'il porte sur une idée triviale ou fausse; s'il faut adopter l'interprétation qu'en donnent ceux même qui le citent avec tant d'emphase, le vers signifie que tous les genres sont bons quand ils sont bien traités. C'est l'argument du Malade imaginaire, qui répond à ceux qui méprisent la casse: Hon! de bonne casse est bonne. Ces messieurs de même, pour faire l'apo

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