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l'avoue, dit Voltaire, mais, mon divin ange, nous y tînmes hier neuf en demi-cercle, assez à l'aise; encore avoit-on des lances, des boucliers, et l'on attachoit des écus et l'armet de Mambrin à nos bâtons vert et clinquant, qui passeront si l'on veut pour pilastres vert et or; une troupe de racleurs et de sonneurs de cor saxons, chassés de leur pays par Luc, composoient mon orchestre. Que nous étions bien vêtus ! que madame Denis a joué supérieurement les trois quarts de son rôle ! je crois jouer parfaitement le bon homme. Je souhaite en tout que la pièce soit jouée à Paris, comme elle l'a été dans ma masure de Tourney; elle a fait pleurer les vieilles et les petits garçons, les Français et les Allobroges: jamais le mont Jura n'a eu pareille aubaine ».

On voit dans cette plaisante caricature, un vieillard que la vanité et la manie théâtrale ont fait tomber en enfance, qui se passionne pour des farces, comme les petites filles pour leur poupée qu'elles font coucher avec elles : je ne sais pas si l'illustre vieillard dramatique couchoit avec ses habits de théâtre, mais on a assuré que lorsqu'il devoit jouer, il les endossoit dès le matin, et les portoit toute la journée, afin de se mieux pénétrer du rôle qu'il avoit à remplir le soir. Quand on songe que ces niaiseries faisoient tourner la tête à l'homme qui partageoit alors l'admiration de l'Europe avec le Salomon et l'Alexandre du Nord, et qui terrassoit des préjugés comme Frédéric battoit des armées, on gémit sur le néant des grandeurs humaines. Mais à propos du grand Frédéric, tout le monde ne sait peut-être pas que ce Luc dont il est question dans le récit, est une anagramme infâme, dont Voltaire se servoit pour désigner le monarque philosophe.

G.

TANCREDE.

LXV.

Opinion singulière de CONDORCET.

ON

N est quelquefois étonné que nos poètes dramatiques n'aient pas tiré un plus grand parti de notre ancienne chevalerie: il semble que ces guerriers si intrépides, si fiers, si galans, si généreux, pouvoient figurer dans nos tragédies, aussi heureusement du moins que les anciens héros de la fable. L'expérience a prouvé le contraire : les mœurs des chevaliers sont intéressantes ; mais il faut les adapter à un sujet, les faire rentrer dans une action; ce qui est très-difficile, quand on ne veut pas se jeter dans les aventures ro· manesques. Peu de chevaliers ont joué un assez grand rôle dans le monde, pour qu'ils puissent être les héros d'une tragédie: le Cid même n'est regardé que comme une tragi-comédie. Le seul chevalier aussi illustre que les rois dans l'Histoire, c'est Bayard; et du Belloy l'a présenté avec succès dans un ouvrage fondé tout entier sur la chevalerie, et qui, dans son ensemble vaut mieux que Tancrède. La pièce de du Belloy a surtout l'avantage d'offrir des noms connus, des noms célèbres dans notre histoire. Personne ne sait ce que c'est que ce Tancrède et cette Aménaïde.Le Bayard de du Belloy présente des événemens importans, capables de fixer l'attention: on ne voit dans Tancrède que des folies amoureuses ; une héroïne en délire, un héros qui se fait tuer pour une femme qu'il méprise.

Aménaïde refuse le secours que lui offre Orbassan, et se dévoue à la mort :

Je suis de votre loi la dureté barbare,

Celle de mes tyrans, la mort qu'on me prépare;
Je ne me vante point du fastueux effort
De voir, sans m'alarmer; les apprêts de ma mort :
Je regrette la vie, elle dût m'être chère;

Je pleure mon destin, je gémis sur mon père.

On a voulu trouver de la ressemblance entre ces sentimens et ceux d'Iphigénie, sur le point d'être immolée, qui dit à son père :

D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis
Que j'acceptois l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,

Tendre au fer de Calchas une tête innocente.

L'auteur des notes sur les tragédies de Voltaire, que l'on dit être M. Condorcet, fait à ce sujet les réflexions suivantes :

Cette résignation paroit exagérée. Le sentiment d'Aménaïde est plus vrai et aussi touchant; mais, dans cette comparaison, ce n'est point Racine qui est inférieur à Voltaire, c'est l'art qui a fait des progrès. Pour rendre les vertus dramatiques plus imposantes, on les a d'abord exagérées ; mais le comble de l'art est de les rendre à-la-fois naturelles et héroïques : cette perfection ne pouvoit être que le fruit du temps, de l'étude des grands modèles, et surtout de l'étude de leurs fautes ».

Cette note est si étrange, si extraordinaire, qu'il faudroit un volume pour relever tout ce qu'il y a de faux et d'erroné dans un si petit nombre de lignes : elle renferme le bréviaire, ou plutôt le catéchisme de l'école voltairienne sur la poésie dramatique. Le secret de cette école, le mystère auquel on a soin d'initier tous les prosélytes, consiste à mettre Voltaire au-dessus de Racine, sans que cela paroisse, et

sans trop scandaliser les foibles. Quelques enfans perdus, comme Saint-Lambert, qui avoient plus d'audace que de politique, plus de fanatisme que de raison, ont tranché très-étourdiment sur cette supériorité : ils ont proclamé Voltaire

Vainqueur des deux rivaux qui partagent la scène.

M. de La Harpe y a mis un peu plus de discrétion ; et après avoir rabaissé Corneille, au point de ne lui accorder que de beaux morceaux, et pas une seule tragédie, il a très-adroitement insinué que Voltaire avoit été plus loin que Racine; et c'étoit lui donner la victoire sur les deux maîtres de notre scène. M. Condorcet procède encore plus finement; à l'aide d'une distinction philosophique, qui vaut, pour le moins, une distinction jésuitique, il sépare Racine de ses Ouvrages. Il n'a garde de dire que Racine est inférieur à Voltaire; il n'oseroit en apparence proférer un tel blasphême ; mais il avance que depuis Racine l'art a fait beaucoup de progrès. Ce n'est donc pas Voltaire qui vaut mieux que Racine; ce sont les tragédies de Racine qui sont inférieures à celles de Voltaire, parce que du temps de Racine, l'art n'étoit pas assez bien connu ; parce que, depuis ce grand homme, les lumières ont fait un progrès étonnant. On reconnoît-là la doctrine de madame de Staël : doctrine qui se trouve assez juste, quand on l'applique aux sciences exactes, mais qui, appliquée aux arts d'agrément, est une des plus dangereuses hérésies qui jamais aient attaqué la foi littéraire.

"

Cette perfection, dont on gratifie Voltaire; et qui l'élève fort au-dessus de Racine, est donc le fruit du temps, de l'étude des grands modèles, et surtout de l'étude de leurs fautes. D'après ce calcul, M. de

La Harpe, et les auteurs tragiques actuels, doivent être fort supérieurs à Voltaire; car, depuis soixante ans, l'art a fait des progrès : on a eu le temps d'étudier les grands modèles, et surtout leurs fautes. Il paroît que, d'après le conseil de M. Condorcet, les disciples de Voltaire se sont particulièrement attachés à étudier ses fautes, car ils ont réussi à les bien imiter; et ce sont les fautes de Voltaire qui font leurs beautés : de pareilles assertions ne méritent guère une réfutation sérieuse; et rien n'est plus comique que la gravité magistrale avec laquelle on érige en axiomes, ces erreurs et ces mensonges de l'ignorance. Il faut pardonner à M. Condorcet, qui n'étoit que géomètre, des bévues en littérature; mais on ne peut excuser, dans un homme aussi philosophe, ce fanatisme à froid pour Voltaire, lequel avoit trop d'esprit pour ne pas se moquer d'un pareil admirateur. Il s'en faut bien que l'art de la tragédie ait fait des progrès depuis Racine; ila, au contraire, sensiblement décliné. Depuis ce poète si sage, si judicieux, nous n'avons presque vu que des ouvrages d'écolier, où quelques lieux communs, quelques tirades de collège brilloient sur un fond misérable. G.

LXVI.

L'ENFANT PRODIGUE.

Les comédiens ne choisissent pas d'une main plus heureuse les pièces qu'ils doivent remettre, que celles qu'ils doivent admettre; ils ont voulu honorer, Voltaire; et en effet ils lui ont manqué de respect, en tirant de

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