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manières pour dire qu'elle les a vues. Cependant elle fait un effort, quelques lignes plus bas, pour varier son style au lieu de dire j'ai vu, elle dit:

:

Vous eussiez vu soudain les autels renversés.

Ce fait étonnant, miraculeux, et même très-important dans ses résultats, n'est cependant au fond, de la manière dont il est présenté, que ce que nous appelons une bagarre. La confidente ressemble un peu à une commère qui vient de voir dans la rue une batterie, et qui dit en son style bourgeois :

Déjà la garde accourt avec des cris de rage.

La garde est extrêmément trivial : c'est de la poésie de corps-de-garde : déjà est fort plaisant. Quand il y a mort d'homme, quand le tyran est assassiné et le héros blessé jusqu'à répandre des flots de sang, certes il est bien temps que la gardé accoure avec des cris de rage: si la garde avoit été si enragée, elle n'eût pas laissé répandre tant de sang avant d'arriver.

Quel transport animoit ses efforts et ses pas !

Un transport qui anime des efforts et des pas! C'est du phébus de confidente, et du galimatias d'écolier dont la tête est aussi animée, par le transport, que les pas de Mérope.

C'est mon fils; arrêtez, cessez, troupe inhumaine!

Cessez n'est pas poétique ; il est plus foible qu'arrêtez, qui précède. Je ne sais si l'on dit bien cesser, dans un sens absolu; l'usage veut, je crois, qu'on donne à ce verbe un régime; cessez votre travail, cessez d'écrire, cessez de faire de mauvais vers. Au passé, on peut dire, l'orage a cessé, la fièvre a cessé; mais je doute

qu'on puisse dire, même à une troupe inhumaine, cessez, sans désigner quel ouvrage elle doit cesser.

C'est mon fils, déchirez sa mère et votre reine,
Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté :
A ces cris douloureux le peuple est agité.

:

Ce sein qui l'a nourri, etc. style diffus. Le peuple est agité: agité est très-foible; d'ailleurs il y avoit longtemps que le peuple étoit agité. Le combat de Polyphonte, d'Égisthe, d'Erox, étoit un peu plus capable d'agiter le peuple que les cris douloureux de Mérope, qui fait ici la Jocaste en étalant une rhétorique usée.

Une foule d'amis que son danger excite,

Excite est bien maigre, bien sec, bien au-dessous du ton et du style de la chose; mais j'oubliois qu'il n'est là que pour rimer avec précipite.

Les autels renversés,

Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés.

.

Cela rappelle les vers de Racine sur les mêmes rimes:

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Il me semble que la particule on, trop répétée, ne produit pas un bon effet dans ces vers:

On marche, on est porté sur les corps des mourans,
On veut fuir, on revient,

On s'écrie.

Voltaire avoit sans doute en vue les flots tumultueux du parterre, alors debout:

Et la foule pressée,
D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée.

C'est ce qui arrivoit souvent à la Comédie, surtout les jours de première représentation.

De ces flots confondus, le flux impétueux
Roule et dérobe Égisthe.

Ces circonstances ne sont point assez graves pour le sujet ; en voici une plus tragique, mais beaucoup plus ridicule :

Parmi les combattans, je vole ensanglantée,
J'interroge à grands cris la foule épouvantée.

Cette confidente, qui vole ensanglantée parmi les combattans, et qui interroge la foule épouvantée, a bien l'air de ces gens qui, n'ayant pas même osé regarder le combat, exaltent leur audace et leurs exploits avec une emphase burlesque. Du reste, si elle a volé ensanglantée parmi les combattans, elle ne paroît pas du moins ensanglantée aux yeux des spectateurs.

Le peuple m'entraîne,
Me jette en ce palais, éplorée, incertaine.

Me jette en ce palais : c'est ainsi qu'on jette à sa porte ou dans sa rue une personne que l'on ramène en voiture. Éploree, incertaine; quel arrangement d'épithètes! Incertaine appartient à la rime; autrement on ne le placeroit pas après éplorée.

Voyez que de négligences, que de choses plates, froides et communes; que de fautes, en un mot, dans un récit qu'on voudroit nous faire admirer comme un chef-d'œuvre. Bien débité, il séduit au théâtre par une apparence de vivacité et de chaleur, par ce prestige banal d'une foule de mots prononcés avec volubilité; mais quand on l'examine, il est prolixe et traînant. Le style de Voltaire est bien éloigné

d'avoir, comme on le dit, l'impétuosité d'un torrent; c'est un ruisseau qui n'a ni profondeur, ni largeur, ni rapidité, mais qui roule une onde assez limpide. Ce style est de l'eau claire : voilà pourquoi les partisans de Voltaire vantent prodigieusement sa clarté. Cependant, de même qu'il y a un naturel trivial, une simplicité, une brièveté sans art, il y a aussi une clarté sans mérite, laquelle n'empêche pas que la versification ne soit flasque, commune et prosaïque.

On remarque avec surprise, dans la plus belle scène de Mérope, cette tournure bouffonne :

ÈGISTHE.

Moi, votre fils?

MÉROPE.

Tu l'es.

On a blâmé avec raison, comme sentence fausse et dangereuse, les vers qui terminent le second acte: Quand on a tout perdu, etc. On peut reprendre comme boursoufflés, emphatiques et vides de sens, ceux que débite Mérope à la fin du quatrième acte :

O Vengeance, ô tendresse, ô nature, ô devoir !
Qu'allez-vous ordonner d'un cœur au désespoir?

Ce qui choque aussi dans le style de Mérope, c'est l'emploi du mot vague éperdu, prodigué jusqu'à la satiété :

Pardonnez, vous voyez une mère éperdue.

Respectez la douleur d'une mère éperdue.

Je vois près d'une tombe une foule éperdu..

Moi, vivre, moi, lever mes regards éperdus.

Porter un nouveau trouble à mon ame éperdue.

A sa veuve éperdue, à son malheureux fils, etc. Ces observations n'empêchent pas que Mérope ne soit le chef-d'oeuvre de Voltaire.

G.

LIV.

SÉMIRAMIS

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SEMIRAMIS a une couleur religieuse et une teinte de superstition diamétralement opposée à cet esprit phi-' losophique qui distingue les ouvrages de Voltaire : il' semble qu'il ait voulu expier ses fréquentes invectives contre les prêtres, en nous présentant un pontife modeste et vertueux. C'est dommage que les dieux' fassent l'honneur à un si saint homme de le choisir pour ordonner et diriger un parricide: un prêtre aussi pieux que le vénérable Oroës, doit savoir mieux que personne que la divinité ne punit point un crime par un crime plus grand. Supposer l'Être-Suprême capable d'exiger qu'un fils égorge sa mère, c'est une horrible impiété, c'est outrager la céleste justice. Ces absurdités qui défiguroient la nature divine, sont, il est vrai, consacrées par les chefs-d'œuvre des anciens tragiques; il faut les pardonner aux poètes qui ont traité des sujets du théâtre grec, surtout quand il en ' résulte un grand intérêt mais Semiramis n'a pas la même excuse, et rien, dans cet ouvrage, n'autorisoit XI. année.

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