Billeder på siden
PDF
ePub

perdu pour moi; je ne plains point Orosmane, qui veut absolument être malheureux, ou plutôt je no vois que le poète qui fait aller ce pauvre Orosmane, comme l'exige le besoin de son intrigue; Nérestan qui vient de s'entretenir fort long-temps avec sa sœur, peut-il, l'instant d'après, lui écrire une lettre tournée exprès comme un billet galant, tandis qu'il a la certitude que le billet sera surpris? Il a donc envie de faire périr sa sœur, et qui pis est, sans baptême; on n'écrit à une fille renfermée dans un sérail, comme on écrit à son mari, par la petite poste, sans aucune précaution, sans aucune mesure concertée d'avance.

pas

Un fier soudan, dans le transport de sa rage, peutil suivre le ridicule conseil d'un esclave? Il est dans la nature de ce fougueux Tartare de se faire amener surle-champ le porteur du billet, et celui qu'il soupçonne l'avoir écrit ; il doit faire venir Zaire, lui montrer la lettre fatale; tous ces mouvemens impétueux sont commandés par le caractère d'Orosmane; il est inpossible que l'Orosmane qu'on nous a dépeint agisse autrement; il est absurde et ridicule qu'un jeune homme si violent reste à délibérer avec son confident, comme un vieillard de comédie; il est contraire à la nature de l'amour qu'un amant furieux ait la patience d'écouter les protestations de tendresse d'une infidèle, quand il a dans ses mains la preuve de sa trahison, à moins qu'il n'aime mieux tuer sa maîtresse que de la confondre; j'en appelle au témoignage de tous ceux qui ont aimé : ses plaintes éloquentes et pathétiques m'ennuient, parce qu'elles sont en contradiction avec sa conduite, il parle en jeune amant, et agit en vieux jaloux, qui veut surprendre sa femme en flagrant délit. La Harpe croit répondre en disant qu'Orosmane n'a plus la lettre, et vient de la donner à Corasmin. XIe. année. 18

Je rougis pour un aussi habile littérateur, d'une aussi misérable excuse; car Orosmane, qui a des gardes à sa porte, n'a besoin que d'un mot pour se faire rapporter la lettre : Ce superbe Orosmane,

Trop grand, trop généreux pour s'abaisser à feindre,

qui a dit :

L'art le plus innocent tient de la perfidie,
Jé n'en connus jamais.

descend à une ruse indigne de son caractère, et qui ne convient qu'à un vieux tuteur.

Quodcumque ostendis mihi sic incredulus odi.

Ficta voluptatis causâ sint proximâ veris.

C'est cette alliance du génie avec le bon sens, de l'art avec l'imagination, qui met une si grande distance entre Racine et Voltaire aux yeux des gens de lettres et des connoisseurs délicats, qui veulent que la raison éntre pour moitié dans les plaisirs de l'esprit; le plan d'une tragédie ne se jette pas comme une tirade ; il n'y a point de perfection dans un premier jet, et le premier jet étoit la perfection de Voltaire. G.

[blocks in formation]

LA

A fable de Zaïre n'est fondée que sur des invraisemblances qui toutes sont nécessaires au maintien de la pièce essayez d'en retrancher une seule, l'édifice croule de toutes parts; l'action ne vit que

d'absurdités. Il faut supposer que Zaïre n'a point été baptisée, ou, si l'on veut, ondoyée au moment de sa naissance, quoique ce fut un usage constant dans toutes les cours des princes chrétiens ; il faut supposer que les Sarrasins, avides de pillage, n'ont point aperçu cette croix de diamans qui brille au bras de Zaïre, quoique le vieux Lusignan, présqu'aveugle, l'aperçoive fort bien; il faut supposer que cet ornement étranger dans un sérail, cette croix abhorrée des Musulmans a été laissée à Zaïre, lors même qu'on l'élevoit dans la loi musulmane; il faut supposer que le père et le frère de Zaïre sont des fanatiques insensés et même dénaturés; il faut supposer, dans un caractère aussi fougueux, aussi franc, aussi généz reux que celui d'Orosmane, un prodige de patience et de dissimulation; il faut supposer qu'un amant emporté et jaloux, quand il intercepte une lettre galante écrite à sa maîtresse, ne se fait pas ame> ner, et n'interroge pas le porteur de la lettre, lequel est en son pouvoir, etc., etc., etc.; pour goûter l'intérêt de la pièce, il faut avaler cette foule d'inconséquences.

A

La reconnoissance du second acte est impossible d'après les plus simples lumières du sens commun. Comment Nérestan, congédié par Orosmane, peut-il rester au sérail? Comment les chrétiens, dont on lui accorde la liberté, se trouvent-ils au sortir de prison dans le palais du soudan, dans le lieu même où ce prince vient d'entretenir sa maîtresse ? La prison est-elle dans ce palais? Et quand même on voudroit bien admettre cette supposition, les gardes, en délivrant les captifs, n'ont-ils pas dû les faire sortir du sérail? A-t-on jamais vu les prisonniers de la Conciergerie, au moment où ils étoient élargis, venir

s'établir et converser dans le cabinet du premier président? Les chrétiens ne devoient avoir rien de plus pressé que de s'éloigner d'un séjour profane et dangereux, et d'aller respirer dans Jérusalem un air un peu plus libre.

Mais accordons encore qu'on les souffre dans le sérail, dans l'appartement du soudan, et qu'ils s'y amusent causer; n'est-il pas contraire à toutes les convenances, à tous les usages, que Zaïre vienne seule au milieu de ces prisonniers? Je n'invoque point ici les mœurs de l'Orient, il me suffit d'attester celles de l'Europe et même celles de la France, les plus favorables à la liberté des femmes qu'il y ait dans tout l'univers; je ne dis point dans quel serail, mais dans quel palais, dans quelle maison une fille bien élevée, et prête à se marier, va-t-elle, sans être accompagnée, se mêler à des étrangers, à des ennemis, à des esclaves, et passer des heures entières avec eux dans une conversation intime? Quelque galanterie, quelqu'imbécillité même qu'on suppose à l'amoureux soudan, peut-il souffrir qu'une jeune beauté qu'il va épouser dans une heure, paroisse dans cette étrange société, sans lui donner pour l'escorter, aucune femme , aucun officier du sérail, non pour la surveiller, mais pour lui faire honneur; non par défiance, mais par respect pour elle et pour lui.

Lorsque Corasmin vient avertir Zaïre de se séparer de ces vils chrétiens, l'imprudence de Lusignan, qui dit à sa fille, en présence de ce confident d'Orosmane :

O vous que je n'ose nommer,

Jurez-moi de garder un secret si funeste!

Ce n'est pas la peine de recommander le secret à Zaïre, puisqu'il le divulgue lui-même à Corasmin. Il est vrai que le poète qui ôte le bon sens à Lusignan, rend sourd Corasmin par le même privilége. Au reste, Lusignan et Nérestan tiennent un peu de ces anarchistes insensés, qui prétendoient lier les esprits et les cœurs par des sermens au moment même où

9

ils détruisoient la religion. La pauvre Zaïre est terri-
blement assermentée, car on lui fait prêter trois ser-
mens dans le cours de la pièce, tous aussi témé-
raires, aussi extravagans l'un que l'autre ; et telle est
sa complaisance, qu'elle en fait tant qu'on veut. Mais
voici le comble de la déraison; Zaire, en sortant
d'avec ces prisonniers, auxquels assurément elle a
eu tout le temps de dire adieu, demande encore au
soudan un entretien avec ce Nérestan qu'elle vient
de quitter, et même un entretien secret, ce qu'on
appelle un tête à tête. Le galant Orosmane l'accorde,
et cette bonhomie est plus digne du Cassandre d'une
parade, que d'un amant délicat et généreux : car
Orosmane doit penser qu'on peut fort bien prendre
congé d'un ami, sans avoir avec lui un entretien
secret. Ce n'est pas avec de pareils moyens qu'on peut
toucher des spectateurs raisonnables.

Quodcumque ostendis mihi sic incredulus odi.

G.

Voilà quelques observations que je n'avois point encore faites sur Zaïre; c'est une mine inépuisable de critiques, et je suis loin de l'avoir exploitée.

1

« ForrigeFortsæt »