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Madame Necker ne néglige ni les jeux de mots, ni les calembourgs: elle dit quelque part que « Milton a placé l'Enfer dans un milieu incommensurable, et le Paradis dans une plaine de peu d'étendue, parce que les grands espaces nuisent au bonheur : » et pour donner plus de poids à cette réflexion, elle observe que personne ne se connoissoit mieux que Milton en Paradis et en Enfer. Il faut avouer que ce jeu de mots n'est pas heureux ; voici un calembourg qui vaut mieux :

On disoit de quelques vers flatteurs adressés par un poète à un ministre : ils sentent le collége; non, reprit quelqu'un, ils sentent la pension ».

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Il y a sans doute dans ce volume quelques pensées plus heureuses et mieux exprimées mais elles sont en petit nombre jetées çà et là, et, pour ainsi dire, clair-semées à travers une foule de réflexions emphatiques, fausses ou inintelligibles, au milieu desquelles l'attention distraite et l'esprit fatigué, ont peine à les démêler. De ce mélange où le mauvais domine si fort, il résulte une lecture d'où l'on retire très-peu de fruit et beaucoup d'ennui: or, je suis parfaitement de l'avis de madame Necker lorsqu'elle dit : « Il ne faut jamais manger avec répugnance, ni composer quand le travail déplaît, ni faire les lectures qui nous ennuient ». A.

X X X II.

Tableau de quelques circonstances de ma vie ; ouvrage posthume de CHABANON.

CHABANON

HABANON, poète très-médiocre, assez bon écrivain en prose, et peut-être meilleur musicien qu'écrivain,

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homme d'un caractère plein de simplicité et même de bonhomie, étranger par sa position aux intrigues de la société, par son goût aux intrigues littéraires ; laborieux, érudit, ayant peu d'imagination, mais beaucoup de connoissances et de goût, ne paroît pas propre à être le héros d'aventures très-intéressantes. L'auteur ne se le dissimule pas à lui-même ; « mais dit-il, si mes aventures ne sont pas très-intéressantes, elles sont vraies; or, la vérité a un grand avantage sur la fiction; lorsqu'elle n'est pas un objet d'intérêt, elle en est un de réflexion. Les vérités de sentiment ont encore un avantage qui leur est propre ; l'impression qui en résulte est plus vive et plus durable, etc.. Cet exorde bien développé est trèsingénieux, et fort bien placé à la tête de l'ouvrage de Chabanon; mais malheureusement il ne persuade pas. S'il est certain que toute vérité n'est pas bonne à dire, il est encore plus incontestable que toute vérité n'est ni intéressante, ni utile à raconter. C'est mal connoître les hommes que de leur supposer un grand attrait pour la vérité; ils sont en général avides de fables, de fictions et de mensonges ; ils aiment le merveilleux, et rien de moins merveilleux que les aventures de Chabanon.

Elles se divisent en trois parties: dans la première, après quelques détails puérils de collége, l'auteur, amoureux d'une femme coquette et galante, est renvoyée, parce qu'on lui en préfère un autre. Dans la seconde, amoureux d'une femme très-capricieuse, il est renvoyé par une suite toute naturelle des caprices de sa maîtresse. Enfin, dans la troisième, amoureux d'une femme du même caractère que la première, le pauvre Chabanga est encore éconduit pour les mêmes motifs.

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S'il ya quelque chose de merveilleux dans tont cela, c'est la conduite du héros, conduite tout-à-fait en contradiction avec les mœurs du jour, Simple jusqu'à l'excès, amoureux de bonne foi, teudrement passionné, soumis et respectueux envers les objets de sa flamme, qu'il admire et qu'il croit parfaits de la meilleure foi du monde, satisfait du bonheur d'aimer et de se croire aimé, professant même un amour purement platonique, si c'eut été le compte de ces dames, Chabanon joue presque toujours le rôle d'une vierge timide, modeste et sensible, tandis que les femmes, dont il parle, jouent celui d'hommes trèseffrontés et très-impudens.

L'ouvrage est semé de réflexions ingénieuses et délicates. L'auteur met dans ses observations la finesse de Duclos, sans en avoir la morgue et la causticité; mais ces qualités ne peuvent suppléer à l'intérêt dont le sujet n'étoit pas susceptible. Le style est agréable, simple et correct, mais il n'est pas également châtié sous le rapport des mœurs ; l'auteur se permet quelquefois des détails trop libres, on pourroit même dire licencieux.

Chabanon, d'une dévotion mat réglée et presque extatique dans sa jeunesse, devint, dans la suite, indifférent pour la religion, et s'attacha même au char des philosophes; il fut un des hommes les plus honnêtes que la philosophie puisse faire; et cependant, dans son ouvrage, rempli de réflexions morales, il ne se fait aucun reproche d'avoir eu des liaisons criminelles avec trois femmes mariées, et d'avoir ainsi brisé un des liens les plus sacrés de la société : tant il est vrai que la philosophie ne donne aucune règle certaine sur nos devoirs les plus importans. Il faut surtout un frein tout autrement puissant pour con→→

tenir la passion impétueuse de l'amour, pour combattre ses illusions décevantes, pour fuir le bonheur qu'elle semble promettre, et ce seroit être un sot ou une dupe, dans un système où l'on est naturellement le centre de tout, où l'on doit tout rapporter à soi, de combattre par une lutte aussi pénible, un penchant aussi doux.

A ce tableau de quelques circonstances de sa vie, Chabanon joint celui de ses liaisons avec son frère Maugris. Ce second tableau promet encore moins d'intérêt que le premier. Cependant la tendresse fraternelle y est peinte avec des couleurs si aimables, la scène qui précéda la mort d'un des deux tendres amis, et la douleur qui fut le partage de l'autre est représentée avec des traits si touchans, que si on n'admire pas l'ouvrage, on en aime du moins

l'auteur.

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Admirateur enthousiaste de Voltaire l'aimant presque autant qu'il aimoit ses maîtresses, Chabanon consacre un tiers de son œuvre posthume à la gloire, de son héros. Nouvelles anecdotes sur cet homme célèbre, nouveaux détails sur l'intérieur du château de Ferney, examen des ouvrages de Voltaire, comparaison avec les meilleurs ouvrages du même genre, raisonnemens spécieux, efforts de logique, tout est mis en œuvre pour prouver la supériorité du grand homme, qu'on veut bien pourtant, par capitulation, n'appeler que l'homme prodige; Chabanon veut surtout établir que les tragédies de Voltaire sont supérieures à celles de Racine. Je n'entrerai point dans la discussion de ce procès ; je me contenterai de rapporter un passage qui prouve combien l'esprit de parti peut égarer le goût le plus sûr et le meilleur esprit.

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« Ceux qui remarquent dans Racine, dit Chabanon, quelque supériorité sur Voltaire pour la correction du style, doutent-ils que Voltaire, en se captivant au travail de la lime, n'eût atteint cette même supériorité? (Je crois qu'il est très-permis d'en douter). Ceux qui sentent dans Voltaire une sorte d'inspiration, de grâce et de magie, pensent-ils que Racine en cherchant le secret de ces illusions, l'ait trouvé ? Un exemple rendra cela plus sensible, prenons les vers tirés du rôle de Gengiskan :

lassé de tout, demandoit une erreur

Ce cœur,
Qui pût, de mes ennuis, chasser la nuit profonde,
Et qui me consolât sur le trône du monde.

Conçoit-on Racine parlant un tel langage? A-t-il quelques beautés du genre de celles que je viens de citer? »

Ce que je ne conçois pas, moi, c'est l'admiration que ces vers inspirent à Chabanon; le premier n'a, ce me semble, rien de merveilleux. Je ne crois pas que Racine se fût fort applaudi du second. La nuit de més ennuis est une expression que très-probablement il eût rejetée. Reste donc le troisième, assez sonore, assez philosophique, mais où le poète se montre peut-être plus que le fier conquérant de l'Asie. Enfin, l'antithèse consoler sur le trône, n'est pas neuve, et certainement le vers est, pour l'expression et pour l'énergie, bien inférieur à celui-ci de Corneille :

Et montés sur le faîte, aspirent à descendre.

Chabanon, non content de rompre des lances pour les talens et le mérite dramatique de Voltaire, en rompt aussi pour ses qualités morales; il veut le

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