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l'analyse d'un ouvrage qui n'en a absolument aucun et qui se compose de réflexions isolées, décousues, et dont presqu'aucune n'a le rapport même le plus éloigné avec celle qui la précède et celle qui la suit. ll semble que M. B. D. V. ait pris toutes les pensées de madame Necker, qu'il les ait mises dans un sac, et qu'après les avoir bien secouées, bien mêlées, il les ait tirées au hasard comme des billets de loterie : or, c'est une mauvaise manière de faire un livre. L'esprit aime naturellement l'ordre, et il n'est point d'ouvrage qui ne soit susceptible d'un ordre quelconque. La Bruyère a fait aussi un livre de pensées détachées, de réflexions isolées, de jugemens divers et de caractères fort indépendans les uns des autres; et 'cependant réunissant tout ce qui pouvoit avoir un lien commun, il a fait divers chapitres sur les femmes, 'sur la cour sur les ouvrages d'esprit, etc.; de sorte que, dans son ouvrage, on ne passe pas incessamment du sacré au profane, de l'antique au moderne, de la politique à la coquetterie, des idées générales aux idées particulières, d'une pensée grave et importante ́à une réflexion frivole et puérile. Je sais que le plus souvent, il n'y a aucun lien commun entre les divers matériaux qui composent l'esprit de madame Necker; mais il pourroit y en avoir néanmoins quelquefois, et le compilateur a toujours soin de le rompre. J'ouvre au hasard le livre, et je trouve, page 34, un long fraganent, auquel il m'est impossible d'entendre un mot, sur deux puissances reconnues, qui maintiennent l'équilibre de l'univers; et immédiatement après, on lit les réflexions suivantes : « Les esprits légers ont peu de facultés pour soutenir le poids des grandes affaires. Les femmes pourroient compenser un peu la perte de leurs charmes, en perfectionnant leur

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caractère. Cicéron faisoit de longs discours au peuple; il étoit plus concis quand il s'adressoit au sénat. Quand on dit qu'il faut un siècle pour opérer une révolution, l'on n'a pas assez réfléchi sur la manière dont elles se sont toujours opérées. - L'amour est beaucoup plus personnel que l'amitié, etc. ». De pareilles réflexions, jetées ainsi par milliers, fussentelles aussi neuves et aussi piquantes qu'elles le sont peu, fatigueroient par leur extrême incohérence.

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Pour mettre un peu moins de désordre dans les observations que je ferai sur quelques-unes de ces pensées, je tâcherai de réunir celles qui, dans le petit nombre que je citerai, ont quelque rapport commun, et que le compilateur a dispersées au hasard dans toute l'étendue de son livre. J'ai déjà observé que madame Necker parloit beaucoup des anciens sans les connoître elle pense, par exemple, ou adopte le sentiment d'un de ses amis, qui pense que Tacite étoit un homme de génie, et que Cicéron n'étoit qu'un homme à grands talens. Je ne m'amuserai point à prouver, contre madame Necker, que Cicéron étoit un homme de génie, et un des plus beaux génies qui aient jamais existé, infiniment supérieur à Tacite, d'un génie plus élevé, plus étendu, plus varié, plus flexible, plus aimable : c'est avoir assez réfuté sa proposition que de l'avoir énoncée. Madame Necker veut aussi juger quelques-uns des ouvrages de Cicéron, et ne les juge pas mieux que sa personne. Ailleurs, elle assure que presque tous les hommes de génie ont un ami fidèle, et elle donne pour exemple Oreste et Pylade, Hercule et Philoctète; mais où madame Necker a-t-elle vu qu'Oreste étoit un homme d'un esprit supérieur, et quel est celui des travaux d'Hercule où elle trouve du génie? Hercule passoit au

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contraire, chez les anciens, pour un héros d'un esprit lourd et borné, et il étoit, sous ce rapport, l'objet des railleries des poètes comiques et satiriques qui plaisantoient sur tout, et no respectoient rien. « Les anciens, dit encore madame Necker, n'ont jamais peint la nature que dans toute sa beauté: Thersite est le seul objet hideux qu'ils aient présenté à l'imagination ». Madame Necker ne connoît donc pas le tableau que nous présente Virgile, des Harpies, dans le cinquième livre de l'Enéïde: assurément Celoeno et ses compagnes sont plus hideuses que Thersite. Croitelle que la sorcière Canidie, dans Horace, appartienne à la belle nature; et la sorcière de Lucain, cent fois plus hideuse encore, et composant ses enchantemens de tout ce qu'il y a de plus horrible et de plus dégoûtant, lui présente-t-elle une image de la nature dans toute sa beauté ?

Les jugemens de madame Necker sur les modernes, ne sont pas plus justes que ceux, qu'elle porte des anciens. Le plus souvent, aveuglée par des relations de société et d'amitié, son enthousiasme lui dicte des éloges ridicules et des admirations j'ose dire insensées: on me pardonnera ce mot, lorsque j'aurai cité quelques traits de ces éloges emphatiques, aussi remarquables par la recherche des expressions, que par l'exagération de la pensée. Il est inutile de remarquer que cette exagération est la forme de l'éloge que j'attaque, et non la mémoire des personnes louées, et qui, en général, étoient dignes de l'être. Parle-t-elle de M. de Guibert, elle s'écrie: « Guibert s'élançoit vers tous les genres de gloire........ Guibert s'étoit élancé vers la postérité...... Sous Louis XIV, Guibert eût été tout à-la-fois le disciple honoré de. Corneille et de Turenne....... Ses vers prouvent la beauté

de son imagination, l'élévation de son ame : ses vers paroissent plus beaux que ceux des écrivains les plus corrects...... Guibert avoit reçu des dons surnaturels plutôt que des dons naturels...... M. de Guibert a le génie de tous les talens qu'il n'a pás, ét M. de Châteleux n'a pas le génie de tous les talens qu'il a ». Ici l'emphase et l'exagération finissent par le galimatias ; et c'est trop souvent le terme où aboutissent les pensées de madame Necker. Que seroit-ce, si je rapportois quelques-uns des traits dont, nouvelle Dibutadis ( c'est ainsi qu'elle s'appelle ), elle nous peint les contours d'une figure chérie qui s'est agrandie pour ellé à mesure qu'elle s'approche du soir de la vie ? On sént, que c'est la figure de M. Necker ; et ici l'emphase, l'exagération, le galimatias sont portés à leur comble : elle assure qu'un ouvrage de son mari est sur les bords de l'infini; et je remarque ce trait non comme un des plus exagérés, c'est au contraire un des plus raisonnables; mais parce que l'infini vient souvent à son secours quand elle a tout épuisé pour louer ses amis : c'est ainsi qu'elle dit de M. Dubucq, l'un d'eux', que son unique tort étoit d'avoir des idées infinies. C'est un bien singulier tort qu'avoit là M. Dubucq.

Mais quittons les amis de madame Necker, et voyons si ses jugemens sont plus exactset mieux exprimés, lorsqu'elle parle des écrivains qui n'appartiennent point à sa société. Elle a découvert que Racine avoit toujours l'empreinte du livre qu'il lisoit en travaillant; d'où elle conclut qu'il se pénétroit de Sophocle, lorsqu'il composoit Phèdre et Iphigénie: ainsi, Racine se pénétroit de Sophocle pour imiter Euripide ; cela est bien singulier. Mais il paroît qu'il ne lisoit rien lorsqu'il écrivoit Bajazet et Bérénice; car madame Necker ne trouve rien dans ces tragédies, pas même de coloris.

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Elle avoit cependant avoué que Racine faisoit bien les vers de passion à l'en croire, ce sont même les seuls où il se soit distingue; mais comment n'a-t-elle pas vu du moins quelques vers de passion dans Bérénice?

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Madame Necker ne juge pas mieux les objets de littérature que les écrivains; elle donne ou adopte cette définition de l'éloquence : l'éloquence est la liai son des idées qui nous intéressent; définition fausse à tous égards; elle dit du Spectateur d'Adisson, que ce livre est au centre de l'humanité. Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est une question que l'on se alt souvent, lorsqu'on lit l'esprit de madame Necker. On ne sauroit s'imaginer jusqu'à quel point la recherche des aperçus fins, la subtilité des idées, l'abus des figures et des images la rendent obscure et inintelligible. Je vais en rapporter quelques exemples: « Les idées passoient debout dans la tête de Voltaire cette pensée est d'un M. Hubert; mais madame Necker, en la rúminant et nous la transmettant, y applaudit sans doute. « Les idées mères veulent être amenées par nuance pour arriver aux derniers termes de la pensée...... Un administrateur peut dormir en repos quand il a réglé les affaires de l'état sur un principe métaphysique ; Moyse exprimoit cette vérité dans ces paroles: Prenez garde de ne rien faire dont vous n'ayez vu le modèle sur la montagne ». Assurément il n'y a que madame Necker qui ait trouvé dans cè passage de Moyse, le principe métaphysique des affaires d'état. Je ne lui reprocherai point d'avoir défini le caractère la vie de la vie, parce qu'il paroît que c'est une expression de famille, et je ne rapporterai point d'autres exemples de galimatias, parce qu'en général, ils se trouvent dans des morceaux forts longs, et que cet article l'est déjà beaucoup.

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