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XXVIII.

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Vie de Victor Alfieri, écrite par lui-même, et traduite de l'italien; par M***.

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JE ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus : j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent ». Tel est le témoignage que Rousseau se rend à lui-mêine au commencement de sa Confession; et quand on examine les écrits et la vie de cet homme si extraordinaire par ses idées et ses talens, si bizarre dans ses actions et sa conduite, ce témoignage paroît très-conforme à la vérité. Cependant M. de La Harpë, qui ne veut pas même accorder à Rousseau ce triste privilége d'une originalité qui se faisoit bien plus remarquer par ses écarts et ses excès que par des qualités louables et des vertus réelles, s'élève contre ce jugement que le citoyen de Genève a porté de lui-même. S'il faut l'en croire, c'est une prétention outrée, et Rousseau n'avoit de particulier que le degré de talent, et l'excès de l'orgueil; mais si ce degré de talent lui fait faire des ouvrages très-originaux, si cet excès d'orgueil s'est manifesté par des idées, des paroles et des actions très-originales, très-bizarres même, ne seroitil pas injuste de contester à Rousseau qu'il fut luimême très-original et très-bizarre? Sans doute un assez grand nombre d'hommes ont eu de grands talens, presque tous les hommes ont beaucoup d'orgueil; mais ce sont les résultats singuliers des qualités accordées à plusieurs, et des défauts communs à tous, qui font l'homme singulier; et l'on ne peut nier qu'à ce titre

Rousseau ne le fût beaucoup. M. de La Harpe veut qu'on ne puisse être réellement original que par ses vertus ; mais je ne vois pas pourquoi on ne le seroit pas aussi par les qualités de son esprit et de son génie, et pa les travers de son caractère et de sa conduite.

Je crois que ceux qui auront lu les Mémoires d'Alfieri lui accorderont cette double originalité : voilà ce me semble un homme qui n'est fait comme aucun de ceux qu'on voit et qui existent. Il auroit pu prendre pour épigraphe de ses Mémoires ce jugement que Rousseau porte de lui-même, et se l'appliquer à trèsbon droit. Son génie se montra véritablement singulier et extraordinaire, non-seulement dans ses productions, mais encore dans son développement le plus inattendu qu'il soit possible d'imaginer, et dans les efforts inouis et le travail prodigieux que suppose ce développement tardif; enfin, son caractère fut cent fois plus extraordi naire encore que la trempede son génie: on n'envit jamais de plus fantasque, de plus bizarre, de plus violent et de plus déraisonnable dans ses effets; dans la plupart des actions qu'il détermina, des sentimens, des haines et des préventions qu'il inspira. Alfieri avoue que c'est le motif qui dicte tous les Mémoires particuliers, l'amourpropre, qui a aussi dicté les siens. Il est certain que dire du mal de soi, c'est toujours en parler, et c'est beaucoup pour l'homme que l'amour-propre domine; de plus, le mal qu'on dit de soi est une franchise rare dans laquelle la vanité se complaît, et on ne peut disconvenir qu'Alfieri n'ait porté cette franchise au dernier degré. Montaigne parle souvent aussi de lui avec toute la vanité d'un gascon, et il s'accuse de quelques défauts avec une franchise affectée ; mais le P. Mallebranche remarque avec raison, que Montaigne ne se reproche que quelques défauts cavaliers; on n'en dira pas autant

d'Alfieri : ce ne sont point des défauts aimables et de bon ton qu'il nous révèle ; ce sont de bonnes et fortes brutalités, des emportemens furieux, et une suite presque non interrompue d'actions déraisonnables, de caprices et d'enfantillages ridicules, de préventions injustes, de haines violentes, de sentimens outrés, qui nous le présentent sans cesse pourdes bagatelles ou pour de fausses idées dont il s'est préoccupé, frémissant, délirant, pleurant de rage, etc. Beaucoup de gens, s'ils reconnoissoient en eux de pareils défauts, mettroient leur amour-propre à en dérober la connoissance au public; et je crois que cet amour-propre ne seroit pas mal entendu.

Mais si celui d'Alfieri ne lui a pas interdit le récit de tant de puérilités, s'il n'a pu l'engager à voiler le tableau d'une conduite si fantastique et si bizarre, l'intérêt que tout écrivain veut inspirer à ses lecteurs, -leur curiosité qu'il veut satisfaire, soit en les amusant, soit en les instruisant, ne devoient-ils pas lui conseiller la suppression de tous ces détails, qui paroissent au premier coup-d'œil si peu faits pour instruire ou pour amuser? Et tout ce premier volume, premier volume, où Alfieri prenant les choses ab ovo, et remontant jusqu'à son berceau, retrace, et son insignifiante enfance, et son éducation non moins insignifiante, et sa jeunesse non moins digne d'oubli que son éducation et son enfance, n'auroit-il pas dû, sinon être entièrement passé sous silence, du moins resserré dans un petit nombre de pages? Cependant, il faut l'avouer, Alfieri n'a pas mal connu les hommes en leur transmettant des faits qui semblent si indignes de leur attention. Le lecteur, qui à chaque page improuve le livre et le héros, poursuit néanmoins une lecture qui l'attache: il condamne toujours et ne s'ennuie jamais. C'est ainsi qu'en lisant

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dans les confessions de Jean-Jacques, les détails puérils de son éducation chez mademoiselle Lambercier, et le récit de mille autres enfantillages ou actions ignobles, on est entraîné par le charme de cette lecture, et on est forcé de convenir que Rousseau, enfant étourdi et jeune homme vagabond dans les montagnes du Piémont et de la Suisse, est cent fois plus intéressant que Rousseau, grand écrivain et célèbre philosophe, jeté dans le tourbillon des sociétés de Paris et des critiques académiques, encyclopédiques et philosophiques.

Ilest vrai que c'est au charme du style de l'historien qu'est dû tout l'intérêt qu'il a su répandre sur les scènes enfantines qu'il décrit, et sur les actions souvent honteuses qu'il raconte. Les Mémoires d'Alfieri, sans avoir cette grâce et cette élégance qui distinguent les premières parties des confessions de Jean-Jacques, ont peut-être des qualités équivalentes dans l'original italien on les chercheroit vainement dans la traduction. Mais il est un genre d'intérêt qu'aucune traduction ne pourroit lui ôter; c'est le singulier contraste qu'on remarque entre le premier et le second volume., entre Alfieri enfant et jeune homme, et Alfieri homme fait et écrivain. Ce contraste n'est pas dans son caractère qui resta toujours le même, avec les simples modifications que l'âge apporte nécessairement avec lui, mais dans le développement de ses facultés intellectuelles et de son génie. On aime à le suivre dans l'étrange route qu'il a parcourue pour arriver à une grande renommée littéraire, et acquérir la gloire d'un écrivain distingué qui a fait époque et révolution chez une nation dès long-temps célèbre par son goût et sa littérature. Assurément, rien n'annonçoit ces hautes destinées d'Alfieri dans son enfance et dans sa jeu

nesse, jusqu'à l'âge de près de trente ans ; et c'est une circonstance unique et tout-à-fait inouie dans l'histoire des hommes qui se sont distingués par la beauté de l'imagination et du génie. Enfant maussade, mauvais écolier dans de mauvaises écoles, tels furent les commencemens d'Alfieri. Son éducation se termina sans qu'il sût ni sa propre langue, ni les langues anciennes, ni celles qui parmi les peuples modernes sont les plus dignes d'être étudiées. Il n'avoit donc aucune teinture des lettres; on voulut lui en donner une légère des mathématiques; mais il avoue qu'il ne put jamais comprendre la quatrième proposition d'Euclide, et qu'il n'a même pas pu parvenir à l'entendre dans un âge plus mûr. Je n'ai point sous les yeux un Euclide; mais autant que je puis me le rappeler, la quatrième proposition est celle-ci Lorsque dans un triangle deux angles sont égaux, les côtés opposés à ces angles sont égaux pareillement. Il faut avoir une tête bien anti-géométrique pour ne pouvoir pas parvenir à l'intelligence de cette proposition, et de lạ démonstration qu'en donne Euclide,

Fort mauvais écolier, Alfieri étoit de plus un écolier fort dégoûtant, sa tête étoit crevassée en vingt endroits, et il en sortoit, dit-il, une humeur visqueuse et puante. Les écoliers ne sont pas dans l'usage de ménager les expressions; ils appellent les choses par leur nom; ses camarades l'appeloient donc tout simplement charogne: ils faisoient souvent sauter en l'air la perruque que le mauvais état de sa tête l'avoit forcé de prendre. Alfieri, contraint sans doute par la nécessité, montra dans cette occasion, contre son usage, un caractère gai et aimable. « Je pris, dit-il, d'abord ouvertement la défense de ma perruque : mais voyant que je ne pouvois la sauver du torrent déchaîné

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