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très-défectueuses, qu'elles renferment beaucoup de choses ou inutiles, ou médiocres, ou mauvaises. Il est impossible de parler beaucoup, et de parler toujours bien; il est difficile d'écrire beaucoup, et de ne pas écrire beaucoup de sottises. La sagesse ellemême l'a dit: In multiloquio non deerit peccatum. « L'abondance des paroles entraîne celle des fautes ».

Nous sommes, toutefois, très-enclins aujourd'hui à tenir compte aux auteurs de leur fécondité : il semble que nous les estimions surtout par le nombre des volumes qu'ils enfantent, et que nous voulions rendre à la paternité littéraire le même bonheur que l'on rendoit à la paternité physique dans les premiers âges du monde. La multitude des livres n'est pourtant pas la couronne des auteurs, comme la multitude des enfans étoit jadis celle des pères. Scudéry, avec sa fertile plume, n'a pas acquis autant de gloire que Boileau, qui lui envioit, d'un ton si malin, sa bienheureuse abondance.

Les huit volumes, publiés du vivant de M. de Nivernois, contiennent des ouvrages de huit ou dix espèces des fables, un poëme, des poésies légères, des traductions, des comédies, des dialogues, des dissertations littéraires, des dissertations politiques, des cantates, des cantatilles, et même des énigmes; c'est dire assez que l'auteur n'a pas également réussi dans tous ces divers genres. M. François (de Neufchâteau) prétend qu'on auroit dit que sa devise étoit celle de l'oranger toujours chargé en même temps de feuilles, de fruits et de fleurs; ce n'est pas du moins celle de ses écrits, qui sont, à la vérité, toujours chargés de feuilles, si l'on veut, mais où les fleurs et les fruits sont plus rares que né le fait entendre cette comparaison brillante, dont le pané

gyriste s'est sans doute fort applaudi. Le style des éloges académiques comme celui des oraisons funèbres, ne doit jamais être pris à la lettre c'est un style de convention presque entièrement fondé sur l'hyperbole, où l'exagération est un droit, et dans lequel le mérite de l'exactitude et de la vérité fait plus ou moins place à l'enflure des mots, et à la pompe des phrases, suivant que l'orateur est plus ou moins susceptible d'un certain enthousiasme, plus ou moins disposé à développer son éloquence.

L'apologue est le genre auquel M. de Nivernois paroît s'être livré avec le plus de plaisir : ses fables remplissent les deux premiers volumes de sa collection; il fait même observer, dans sa préface, qu'elles égalent en nombre celles de Lafontaine; car il faut toujours que ce terrible nom vienne se placer, ou dans les préfaces de nos fabulistes, ou du moins dans les extraits que l'on donne de leurs fables. On peut parler de comédies, sans rappeler Molière; de satires et d'épîtres, sans qu'il soit question de Boileau; de tragédies, sans invoquer Corneille et Racine; on ne sauroit s'occuper de fables, sans faire intervenir Lafontaine dans la discussion, et l'on ne sauroit parler de Lafontaine, sans répéter ce que tout le monde en sait, ce que tout le monde en dit; sans exalter sa naïveté, sa simplicité, sa grâce inimitable; en un not, sans faire entendre qu'après lui personne n'auroit dû se mêler de composer des fables. Et pourquoi donc cet homme singulier a-t-il fermé la carrière qu'il avoit ouverte? Quel est ce privilége que n'ont point partagé les grands génies qui furent ses, contemporains! A-t-il porté son genre au-delà des bornes, où chacun d'eux s'est arrêté dans le sien? Est-ce dans la nature de son talent, ou dans celle du genre

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par lequel il s'est immortalisé, qu'on doit chercher la solution de ce probléme? Je laisse à des littérateurs plus éclairés le soin de décider la question.

Il faut donc, autant qu'il est possible, oublier Lafontaine, quand on juge les ouvrages de ceux qui se sont hasardés sur ses traces; et je suis bien éloigné de vouloir accabler ici M. de Nivernois de toute la supériorité d'un auteur dont très - probablement personne n'approchera jamais. C'est avec Lamotte et M. de Florian qu'il est juste de le comparer; et . peut-être, après avoir balancé le mérite propre de chacun de ces trois fabulistes, ne s'aura-t-on à qui donner la palme. Lamotte est celui qui paroît manquer le plus de ce naturel qu'on peut regarder comme le caractère essentiel du genre; mais, en général, il conçoit, il encadre mieux ses apologues : il amène ses moralités avec plus d'adresse que les deux autres auteurs. On sait combien l'affectation rend quelquefois son style ridicule; et quelques-uns des traits de cette affectation sont même restés dans la mémoire: on se souvient qu'il appelle un chou d'une grosseur extraordinaire un phénomène potager, et qu'un cadran au soleil est métamorphosé, dans une de ses fables, en un greffier solaire. MM. de Florian et de Nivernois ne tombent jamais dans de tels défauts, et l'on ne pourroit leur reprocher que d'outrer par fois la simplicité même du style convenable à la fable. Il y a peut-être dans les apologues de M. de Florian un plus grand nombre de ces vers qui ornent et varient le tissu de la narration, saus en altérer la naïveté ; scs fables sont peut-être plus piquantes que celles de M. de Nivernois; mais elles ne sont pas plus intéressantes. Je ne sais cependant si M. de Nivernois n'a pas eu tort de se renfermer dans le cercle des

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moralités relatives aux rois, aux princes, aux classes supérieures de la société ; son panégyriste veut lui en faire un mérite: « Il voyoit, dit-il, un monde au-dessus de celui qu'avoient envisagé les autres fabulistes; il contoit dans un autre étage, et sa philosophie planoit en quelque sorte sous les lambris dorés ». La pompe oratoire des lambris dorés, et l'image singulière de M. de Nivernois, qui contoit dans un autre étage, ont fait oublier au panégyriste qu'un nombre de fables de Lafontaine s'adresse aux grands et aux rois et je crois que M. de Nivernois auroit répandu plus de variété dans son Recueil, s'il avoit adressé quelques-unes des siennes au simple vulgaire. Au reste, ses fables sont dignes d'avoir autant de succès que peut en obtenir aujourd'hui ce genre de l'apologue, dans lequel un auteur unique ne semble avoir laissé à ses disciples que le mérite de ne pas désespérer tout-à-fait des lecteurs, et l'impossibilité d'en trouver beaucoup.

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Après ce Recueil de fables, le morceau de poésie le plus considérable qu'offrent les Œuvres de M. de Nivernois, c'est un poëme en vers de dix syllabes, intitulé Richardet. Je conviens, avec le panégyriste, que ce poëme mérite de l'indulgence, puisque M. de Nivernois l'a écrit en 93, dans la prison des Carmes; mais j'ajoute qu'il én a grand besoin. M. François (de Neufchâteau), qui paroît attacher trop de prix à la longueur des ouvrages, exalte ce même poëme comme la production la plus volumineuse qui existe dans notre langue, en vers de dix syllabes; il ne parle qu'avec une sorte d'emphase des trente mille vers qu'il renferme ; c'est sans doute une preuve de la grande facilité de M. de Nivernois, qu'il ait pu composer ces trente mille vers pendant sa captivité; mais quand

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on essaie de les lire, on voit qu'ils n'ont été composés que trop facilement. Je ne me propose point de donner une analyse de cet ouvrage, qui n'est qu'une traduction libre d'un poëme italien fait à l'imitation de l'Arioste, et à l'occasion d'un défi par le cardinal Fortiguerra: c'est ce même cardinal qui, ayant sollicité long-temps le chapeau sans pouvoir l'obtenir, et se voyant encore oublié dans une dernière promotion, tomba malade de chagrin. Le pape Clément XII, dont il étoit l'ami, apprenant qu'il touchoit à sa dernière heure, lui envoya un camerier pour lui promettre encore le chapeau; à cette promesse le malade, se retourne, et faisant entendre un certain bruit, eccovi la riposta, dit-il à l'envoyé : par ce trait, on peut juger de son caractère, qui se peint parfaitement dans le poëme de Richardet. En effet, ce poëme respire la gaieté la plus folle, la licence la plus outrée, et n'est guère qu'une longue satire contre les moines, et une peinture aussi exagérée que prolixe des excès qu'on pouvoit reprocher à quelques-uns d'entr'eux.

Il étoit plus digne de la plume innocente et pure de M. de Nivernois, de s'essayer à reproduire les traits choisis du pinceau d'Anacréon, d'Horace, de Tibulle et d'Ovide. On lit avec plaisir çes imitations des écrivains les plus aimables qu'ait produits l'antiquité: M. de Nivernois les a traduits, il est vrai, plutôt avec la facilité rapide d'un homme du monde, qu'avec l'exactitude sévère d'un homme de lettres : leurs chants s'affoiblissent un peu sur sa lyre; mais ils y conservent la mollesse, la suavité, et une certaine fleur que l'exactitude efface presque toujours. Si le style du traducteur manque souvent de cette énergie qui se marie si bien à la grâce, jamais il n'est ni

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