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esprits ordinaires », voilà ce que cherchoit M. Girard, pour l'avantage des maîtres comme des élèves, et ce qu'il cherchoit en vain. Ce livre élémentaire, il forma le dessein de le composer lui-même, et nous osons penser qu'il a rempli sa tâche de la manière la plus heureuse et la plus honorable: élève de l'ancienne Université de Paris, où il termina ses humanités par le succès le plus éclatant; nourri de tout ce que peut avoir de meilleur la littérature ancienne et moderne, éclairé par l'habitude d'enseigner, dirigé par l'expérience le plus sûr des guides pour un bon esprit, M. l'abbé Girard a porté dans la composition de son ouvrage une grande maturité de jugement et une connoissance profonde de sa matière. Une diction sage, noble, élégante, pure, s'y trouve jointe à la justesse des pensées; en le lisant, nous nous sommes rappelés ces paroles de Fénélon : « Celui qui entreprendroit une rhétorique, devroit y rassembler tous les plus beaux préceptes d'Aristote, de Cicéron, de Quintilien, de Longin, de Lucien et d'autres célèbres auteurs. Leurs textes, qu'il citeroit, feroient les ornemens du sien. En ne prenant que la fleur de la plus belle antiquité, il feroit un ouvrage court, exquis et délicieux ».

V.

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XVI.

Epître d'un Misantrope à un jeune homme qui entre dans le monde.

JEUNE homme, enfin tu sors de la nuit de l'enfance;

Inquiet, palpitant d'une vague espérance,

Ton cœur est agité par un songe flatteur,

Qui, sous des traits nouveaux, te montre le bonheur.

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Crains
en le poursuivant, de franchir la limite
Qu'à tes désirs fougueux la nature a prescrite;
Apprends à réprimer des transports indiscrets,
Et sache à l'âge mûr épargner des regrets.
Surtout ne te plains point si ma raison sévère
S'attache à dissiper une erreur qui t'est chère.

Je l'ai trop bien connu, ce monde dangereux,
Où, pressé comme toi du besoin d'être heureux,
J'ai traîné du bonheur l'espérance trompée.
J'ai vu le publicain, dans sa terre usurpće,
Aux maux qu'il éprouva refuser sa pitié,
Et de son cœur ingrat repousser l'amitié.
J'ai vu le fer en main, prêchant la tolérance,
L'athéisme aux autels égorger l'innocence,
Courber tous les humains sous un niveau sanglant,
Et pour remplacer Dieu, proclamer le néant.

Hélas, j'ai fait de l'homme une étude cruelle !...
Les ingrats m'ont trahi sous le masque du zèle.
Un vil peuple d'amis courtisoit mon bonheur;
Ils disparurent tous aux jours de ma douleur.
Long-temps, je l'avouerai, séduit par leurs caresses,
J'abandonnai mon ame à leurs fausses tendresses,
Long-temps j'avois pensé qu'une prompte rougeur
Imprimoit sur le front le mensonge du cœur,
Et qu'au sein d'un ami, qui s'ouvroit sans contraïnte
Je pouvois déposer mon espoir et ma crainte. ·

Flatteuse illusion! erreur des premiers ans
Dont le prisme jamais n'abusa les méchans!
Tu jettes la vertu dans les piéges du vice,
Et tu fermes les yeux aux bords du précipice!
Le temps, de la raison nous montrant le flambeau,
Vient d'un monde imposteur éclairer le tableau.
Quel funeste réveil, lorsque l'expérience
Dissipe tout-à-coup une longue ignorance,
Lorsqu'un être sensible, abandonné, trahi,
Reçoit le coup fatal de la main d'un ami !....

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Le cœur ne guérit point d'une telle blessure.
Penses-tu dans l'amour trouver moins d'imposture;
Eh quoi! si l'amitié, doux nectar que les dieux
Trop avares pour nous de leurs dons précieux,
Ne mêlent qu'avec peine aux poisons de la vie ;
Si même l'amitié connoît la perfidie,

Ce dieu que l'on nous peiat se nourrissant de pleurs,
Sous tes pas constamment sèmera-t-il des fleurs?
Ah! ne l'espère point !... Il rira de ta peine;
Son temple n'est pas loin de l'antre de la haine.
Par des caprices vains sans cesse tourmenté,
Aimeras-tu, dis-moi, cette fière beauté
Qui voudroit, pour punir sa rivale importune,
Enchaîner ses affronts au char de sa fortune?
A la prude Céphise il faut un Grandisson;
Mais, quel est son amant? C'est un vil histrion.
Tu prétends épouser la coquète Aspasie?
Arrête... ou de ton cœur bannis la jalousie,
Qui te fera douter même de tes plaisirs.

L'hymen, qui dans ses nœuds captivant nos désirs, Promit à notre espoir des amours immortelles ; L'hymen ne porte plus aux voûtes éternelles La foi qu'à ses autels se juroient deux amans. L'amour même aujourd'hui dédaigne les sermens, Nous avons oublié cette loi tutélaire

Qui nous dit : « Aimez-vous jusqu'à l'heure dernière, Chérissez de l'amour les gages précieux,

Et les fils de vos fils béniront leurs aïeux ».
Plus de liens sacrés... L'épouse mercenaire
A reçu de l'époux la rançon adultère,
Le toit de l'hyménée est un toit étranger,
Et, jusqu'à ses enfans, il faut tout partager.
Père barbare! entends cette voix qui te crie:
Mourrai-je loin des lieux où commença ma vie!
O femme! c'est ton fils qui s'attache à ton sein :
L'oses-tu rejeter et le rendre orphelin!
Il naquit pour aimer, et doit haïr sa mère,
Et ta fille en pleurant, accusera son père.

Tonne, grand Dieu! punis ces époux inconstans, Vivans pour nos laïs, et morts leurs enfans. pour

L'homme, dans son printemps, trahi par ce qu'il aime,
Rêve un autre bonheur et s'en fait un système.
Affranchi, malgré toi, des liens de l'amour,

C'est trop servir, dis-tu, commandons à mon tour;
Et de l'ambition tu poursuis la chimère.
Que d'obstacles, ami, borneront ta carrière !
Iras-tu, sans pudeur, flatter un ennemi,
Caresser un valet, immoler un ami,
Déprimer les vertus pour exhalter les vices,
Et te rendre important par de laches services?
Sais-tu vendre ton ame à ces vils courtisans,
Esclaves orgueilleux et flatteurs malfaisans?
Non, ta noble franchise abhorre l'imposture;
Le dégoût des faux biens te rend à la nature.
L'étude offre à tes vœux un plus noble avenir;
D'un succès sans remords tes jours vont s'embellir:
Ton âme s'aggrandit, un nouveau jour t'éclaire,
Et le dieu des beaux arts t'ouvrant son sanctuaire,
Pour payer tes travaux te promet ses bienfaits.

Oui, sans doute, les arts sont enfans de la paix, Mais l'envie et l'orgueil, d'une main criminelle, Allument dans leur sein une guerre éternelle.

« L'aigle, me diras-tu, regarde avec dédain
Des insectes jaloux le bourdonnant essaim,
Qu'ils rampent, l'aigle plane au-dessus des nuages;
Et sous un ciel d'azur voit lutter les orages.
Ainsi, malgré les cris des Zoïles du temps,
La gloire, d'un coup-d'œil, rassure ses enfans,
Et lorsqu'ils ont atteint les hauteurs du génie,
Les dérobe sans peine aux regards de l'envie ».
Jeune homme, tu me plais par ces nobles transports;
Je veux croire avec toi, qu'à tes savans efforts,

La palme des talens ne puisse être ravie ;
N'espère pas du moins cueillir durant ta vie

Ce laurier périlleux que déroba Pradon

Au peintre de Joad, de Phèdre et de Néron.
Sur sa tombe aujourd'hui, qu'importe qu'il fleurisse,
Qu'à Racine, en pleurant, l'univers applaudisse?
Sa mort a commencé son immortalité;

Vivant, il la paya de sa félicité.

Ah! c'est trop acheter une vaine fumée!

Va, cesse d'encenser l'ingrate Renommée,

Qui dispense au hasard des honneurs dangereux,

Qui te rendra plus grand, mais sans te rendre heureux.

«Eh bien! à vos leçons, désormais plus docile,

Je n'ai d'ambition que celle d'être utile;

Sans peine je renonce à la célébrité,
Trop heureux si je puis trouver la vérité... ».
La vérité! Grand Dieu.... garde-toi de la dire,
Elle est du genre humain l'éternelle satire;

Si ton bonheur t'est cher, cache-là dans ton cœur :
Oui, tout homme la fuit et se voue à l'erreur;
Hélas! il ne pardonne à celui qui l'éclaire,
Ni le bien qu'il a fait, ni le bien qu'il veut faire.

Jeune homme, entends ma voix, fuis loin de tous les yeux;

Il en est temps encore; fuis l'air contagieux
De ce mouvant théâtre, où la foule importune.
Rampe, et se prostitue aux pieds de la fortune
Viens jouir de toi-même au fonds de mes déserts,
Puissé-je t'épargner les maux que j'ai soufferts!
Mais un monde trompeur, caressant ta foiblesse,
T'entraîne loin de moi, t'arrache à la sagesse,
Et brise le miroir que je t'ai présenté.
Tel est notre destin; vers le mal emporté,
On voit l'abîme ouvert, et pourtant on y tombe.
Ami, s'il faut enfin que ta vertu succombe,
Et si l'âge passé ne peut, en l'instruisant
Des torts de l'avenir, sauver l'âge présent,
Ah! du moins souviens-toi que ma main secourable
A voulu t'arracher au gouffre inévitable.

Tu pourras l'oublier..... je ne
ne m'en plaindrai pas,
Les hommes que j'aimai furent tous des ingrats. H. G.

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